La tonalité particulière de sa voix (on la perçoit le mieux dans son Herzog) tient à cette brusque discordance, parfois, entre la hauteur d'un monologue qui se donne pour historique mission de dominer l'univers entier de la Culture et l'intrusion brutale d'une parole surgie des bas-fonds quand les éclats dialectaux et plébéiens du pavé de Chicago viennent se mêler à la plainte criarde montant d'un « cœur » qu'on étouffe pour désaccorder le beau langage, briser son envolée et faire verser dans le burlesque sa grandiose, et depuis longtemps archaïque, ambition. Du parler de Saul Bellow, car ses romans sont une commedia dell'arte de la parlerie, on pourrait dire ce que le neveu de Rameau disait du sien, que c'est « un diable de ramage, saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres moitié de la halle » : la halle, ici, c'est l'Amérique tout entière, le continent mal dégrossi, ses abattoirs, ses chantiers. Un rien suffit, la stridence d'un rouge trop violent, un souvenir d'enfance qui se ravive, et l'on bascule du grand projet, hérité de ce siècle des Lumières auquel Saul Bellow revient sans cesse, celui de conquérir et posséder le monde, à la chute bouffonne dans le chaos du quotidien. Le vrai pays de Saul Bellow, le pays de son cœur, c'est le xviiie siècle européen finissant, celui du Voyage sentimental de Sterne, celui de Werther, des Confessions, du Mozart de Così fan tutte dont l'élégance arrache des larmes. Son thème, moins « le triomphe de la sensibilité » que les traverses, d'un loufoque poignant, qu'elle rencontre pour s'exprimer dans le désert industriel de l'Amérique du xxe siècle. Son moment privilégié, celui où l'homme du soliloque, qui cherchait dans son for intérieur la « réalité » de l'expérience, sent qu'il craque de toutes parts, que son impérial discours se disloque, que, perdant son emprise, il glisse vers les bas-fonds, mais que, dans ce lamentable fiasco, dans ce naufrage, jaillit, de profundis, l'aria entrecoupée de sanglots qui dit qu'il a touché, enfin, le fond des choses.
1. Le tohu-bohu d […]
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