4. Du blasphème à l'acte de foi
Même lorsqu'il n'atteint pas ces limites, le satanisme des « petits romantiques » recèle un élément novateur de première importance : il se situe à l'opposé de cette célébration de la nature qui entretient, même dans les formes les plus désespérées du romantisme, une certaine connivence entre la poésie et l'être. Disciples en cela encore du marquis de Sade, les adeptes de cette littérature ne tempèrent leur pessimisme par aucun recours à une transcendance qui compenserait les échecs et les souffrances d'ici-bas. Cette transcendance, ils la verraient plutôt, sous la forme de la nature, du hasard, de la fatalité, comme une force acharnée à la perte de l'homme, dont le seul recours serait de proclamer, sous forme d'œuvres d'art, sa dissidence d'avec tout ce qui pactise avec elle.
Si l'esthétique de Baudelaire comporte bien d'autres dimensions, elle tire une partie de sa force de pénétration dans l'avenir de s'être constituée autour d'une intuition qui n'est guère différente de celle-là. Le tranchant de son satanisme ne se situe pas ailleurs, car pour ce qui est des Litanies de Satan et autres poèmes de la section « Révolte » des Fleurs du mal, c'est bien plutôt au satanisme prométhéen qu'il conviendrait de les rattacher, et on a vu les équivoques que comporte cette position. Au contraire, placées sous l'invocation de cette entité génératrice de négativité qu'est l'Ennui (Au lecteur), Les Fleurs du mal montrent que la poésie vient d'une blessure infligée à l'être, qu'elle s'inscrit dans un vide prélevé sur le tissu compact des choses. Mais – et c'est là qu'intervient le génie de Baudelaire – cette blessure parle, comme on ne l'avait peut-être jamais fait auparavant. Elle parle de cet être déchu pour qui beauté et souffrance seront désormais indissociables. Elle parle aussi de cet « œil du ciel », à la fois redouté et désiré, de cet « azur » d'où l'être déchu est parti, et de toute cette harmonie entre l'homme et le cosmos qui n'est perceptible qu'au prix de la d […]
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