On désigne par « satanisme » un certain nombre de courants qui se sont développés au xixe siècle, principalement en Angleterre et en France, dans l'orbite du romantisme. Il s'agit toujours, pour les auteurs qui magnifient Satan ou qui modèlent à son image des héros révoltés, de faire entendre leur protestation contre un ordre social jugé inique, contre une morale hypocrite ou oppressive, contre une religion qui dégrade le sens du sacré, ou bien – surtout à la fin du siècle – contre une esthétique qui a besoin de traitements de choc pour sortir du prosaïsme où elle s'enlise. Cependant, ces écrivains ne peuvent exprimer leur sympathie envers le Prince des ténèbres ou ses suppôts sans donner issue aux forces instinctives, enracinées dans les zones obscures de l'être humain, que les époques éprises de clarté ont réprimées ou ignorées. En ce sens, le satanisme littéraire assume la fonction paradoxale de prolonger le mouvement des Lumières et de contribuer puissamment à révéler au monde moderne que la littérature pourrait bien être autre chose qu'une célébration de l'Être.
1. Les ambiguïtés originelles
Le mot « satanisme » est de création récente. Ignoré par le Littré, il n'apparaît, selon le Grand Robert, qu'en 1862, avec une référence à La Sorcière de Michelet. Mais l'application de l'adjectif « satanique » à un courant littéraire date de 1821. Dans la Préface de La Vision du Jugement, Robert Southey, devenu ultraconservateur, s'en sert pour qualifier la poésie de Byron et de ses émules. Ce n'est pas par hasard que le satanisme reçoit son acte de naissance en Angleterre. Que Milton, en octroyant noblesse et beauté au Satan du Paradis perdu, ait trahi une sympathie secrète pour le grand révolté, cela est fort douteux. Mais le fait est que Blake l'a lu avec la conviction qu'il était « du parti du diable sans le savoir » et que cette lecture a exercé une profonde influence sur Le Mariage du ciel et de l'enfer (1790-1793), où les symboles du Bien et du Mal se trouvent systématiq […]
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