2. Le judaïsme d'Agnon
La langue d'Agnon, sa prose hébraïque, toute pétrie de poésie, d'humour et parfois de notes graves et même tragiques, déroute le lecteur et décourage le traducteur, car plutôt qu'une littérature, elle paraît dériver d'une liturgie, la liturgie juive, avec ses réminiscences bibliques, talmudiques, aggadiques, hassidiques. Il faut une forte culture hébraïque, et aussi juive, pour pénétrer dans les nuances de cette œuvre d'art, qui apparaît tout autant comme une œuvre de piété, et dont la tonalité évoque la naïveté de l'artisan gravant un bois, la ferveur du copiste enluminant un manuscrit. Le folklore et l'érudition, l'araméen populaire et l'hébreu académique, la verve pétillante et l'oraison austère se côtoient chez Agnon, dont le style semble vouloir proclamer que l'âme religieuse juive n'a pas dit encore son dernier mot.
Confident et, serait-on tenté de dire, sourcier de l'ensemble de la tradition linguistique juive, Agnon l'est aussi de l'histoire juive, dont il rend compte, dans ses grands romans, avec le don d'émerveillement caractéristique de son style. Comme pour échapper toutefois au reproche de passéisme, Agnon ne refait pas l'histoire juive depuis les origines : il la saisit au début du xixe siècle traçant donc une fresque du judaïsme moderne et contemporain, inséré dans le grand mouvement qui a fait basculer l'histoire juive de la Diaspora à l'État, et qui a conduit Agnon lui-même de Buczacz à Jérusalem.
C'est, en effet, autour de Buczacz, le stettl natal d'Agnon, et de Jérusalem, son port d'arrivée, que s'inscrivent les intrigues romanesques imaginées par Agnon, comme autour de deux pôles où se regroupent la limaille des personnages, des situations, des thèmes, dont beaucoup se retrouvent d'un récit à l'autre, noyés parfois dans des poussières de micro-récits, véritables galaxies, éclairées et soutenues par les soleils intenses de Buczacz et de Jérusalem.
Les premiers romans d'Agnon, Vehaya héaqov lemishor (Ce qui est tordu deviendra droit) et Haknassat Kalla
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