5. Valeur
Il est donc évident que les grandes sagas sont les sagas de familles et les sagas historiques. Elles constituent à elles seules le joyau de la littérature nordique et l'une des réussites de la production littéraire du Moyen Âge européen.
Elles ne laissent pas de poser maint problème passionnant, celui de leur valeur en tant que sources historiques en particulier. À cause de leur apparente objectivité, de l'anonymat dans lequel se tiennent leurs auteurs, de leur ton d'annalistes, on les a longtemps tenues pour d'irrécusables documents. Les recherches modernes, celles de la brillante école islandaise surtout (Sigurd̄ur Nordal, Einar Ól. Sveinsson et leurs disciples), ont toutefois démontré qu'il valait mieux se montrer prudents. La Saga de Hrafnkell, par exemple, que l'on considérait comme le modèle même de la relation impartiale, pourrait bien n'être qu'une affabulation fort habile, d'un art consommé, d'éléments vaguement historiques arrangés afin de servir d'exemplum, comme on disait au Moyen Âge. Qui plus est, on s'est attaché à retrouver les auteurs derrière les textes, à distinguer diverses écoles, généralement regroupées autour de quelques-uns des grands monastères qui s'installèrent dans l'île à partir de la christianisation. Il semble que, plus on aille vers les temps modernes, plus le genre perde en crédibilité, mais plus il gagne en habileté artistique. En effet, ce qui retient surtout aujourd'hui dans les sagas, c'est leur valeur artistique, leur style (et, bien entendu, la vision de l'homme, de la vie et du monde). Fait d'économie avant tout et presque de pudeur, attentif à la composition, négligeant tout ce qui n'est pas l'essentiel, il est capable d'une surprenante variété de registres sur lesquels il évolue avec un égal bonheur : épique, par le grossissement des faits et des héros et la simplification de l'intrigue ; héroïque, dans l'attention scrupuleuse apportée aux entreprises presque toujours agonistiques des personnages ; dramatique par la progression impitoy […]
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