3. La complainte et l'ardeur
C'est en effet contre la destinée que lutte surtout le poète. Le rythme monotone de la complainte suggère le déroulement du temps, avec sa rengaine et ses étapes que résument les petits vers :
Ce sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte,
Ses enporta...
(« Ce sont amis que le vent emporte, et il ventait devant ma porte, alors il les a emportés. ») Le travail du poète est semblable à celui de Dieu, qui opère lui-même comme le tisserand qu'évoqueront plus tard Goethe puis Freud :
Diex soloit tistre et or desvuide.
Par tens li est faillie traime.
(« Dieux tissait, maintenant il dévide : bientôt il n'aura plus de trame. ») C'est là un leitmotiv de Rutebeuf exprimant le pessimisme de sa vision du monde. D'où un ton généralement plaintif, et le mode mineur de son lyrisme sans musique. Mais la pensée se nourrit d'idées généreuses, en tout cas générales, même si le but à atteindre semble à l'occasion trop particulier. Certes l'hostilité à l'égard de Louis IX est en contradiction avec l'idée que nous nous faisons du saint roi. Mais le poète n'était pas le seul à s'exaspérer contre le roi dévot, sacrifiant l'intérêt matériel de son peuple à un salut menacé par l'imminente, croyait-il, fin du monde. Inversement, Rutebeuf fustige les paresseux, les égoïstes qui ne veulent pas partir à la croisade, négligeant leurs devoirs religieux. Il devait être difficile, entre 1262 et 1277, de réchauffer l'enthousiasme en faveur de l'Orient et des Lieux saints ! Pour ranimer l'ardeur des candidats éventuels à la guerre outre-mer, il faut jouer sur le désir et la peur, désir territorial que sollicite, par pieuse substitution, la Terre sainte, peur du déshonneur que renforce celle de la damnation. Le renouveau chevaleresque est placé dans la perspective évangélique, mais avec la mission militaire en plus. Devant ce qui paraît à l'auteur être une décadence de la civilisation, c'est encore la vertu militaire qui risque d'être la valeur la plus sûre. La discontinuité du […]
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