3. La littérature de l'intelligentsia (1825-1890)
Soumise jusque-là à des canons littéraires étrangers, la littérature russe doit son émancipation à trois écrivains qui ont subi et dépassé, chacun à sa manière, l'influence du romantisme et dont l'œuvre constituera, pour les auteurs du xixe siècle, un système de normes et de références nationales. Alexandre Pouchkine (Puškin, 1799-1837) crée, avec Evgenij Onegin (1823-1830), le prototype du héros contemporain ; attiré vers l'histoire par la curiosité romantique du passé national, il y trouve une féconde discipline intellectuelle ; enfin, poète accompli, dont l'art couronne un siècle d'élaboration de la langue littéraire et de la versification russes, il est en même temps le véritable créateur dans son pays d'une esthétique moderne de la prose. Chez Nicolas Gogol (1809-1852), le goût romantique de la couleur locale et historique, ainsi que du fantastique, ouvre la voie à une libération de l'imagination qui transfigure en épopée fantastique le spectacle déprimant de la réalité quotidienne. Enfin, chez Michel Lermontov (1814-1841), le tourment romantique de l'absolu s'épanche dans des rythmes et un vocabulaire très proches de la langue parlée et a pour contrepartie une lucidité sans faille qui lui permet, dans Geroj našego vremeni (Un héros de notre temps, 1840), de faire de son propre personnage un type historique et social.
Cette émancipation permet à la littérature de jouer le rôle politique que lui assigne l'évolution des rapports entre la classe cultivée et la monarchie. La rébellion avortée des décembristes, en 1825, a consommé le divorce entre une élite cultivée acquise aux idéaux du siècle des Lumières et une monarchie qui, depuis Catherine II, a pris conscience des implications politiques des idées des philosophes et renonce progressivement à son rôle d'agent civilisateur pour adopter, sous Nicolas Ier (1825-1855), la devise nationaliste et conservatrice « Autocratie, Orthodoxie, Principe national ». La vie intellec […]
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