4. Les laissés-pour-compte de l’Amérique
Dans The Rule of Bone (Sous le règne de Bone, 1995), Banks a pourtant rompu avec cette règle. L'histoire est narrée à la première personne. Il est retourné pour cela à l'archétype du « pauvre Blanc » : le personnage de Huckleberry Finn tel que l’imagine Mark Twain. Son Huck a quatorze ans, un anneau dans l'oreille, une coiffure mohawk. Il traîne non plus près du fleuve mais dans la banlieue. Il est battu par son beau-père. Sa rébellion est de glisser vers la délinquance. Il part sur la route, rejoint un gang de motards, se fait tatouer des tibias croisés, comme un pirate, et se rebaptise « Bone » : ossements. En chemin, dans un bus, il rencontre son « nègre Jim » en la personne d'un ouvrier agricole migrant jamaïcain. Il l'accompagne dans son île, où la misère du Tiers Monde des Caraïbes fait pendant à l'autre « Tiers Monde » : l'Amérique invisible des pauvres, des exclus. Cette dérive picaresque est parfois à la lisière du mélodrame, voire de la sentimentalité. Banks, de plus, n'est pas un grand virtuose de la transcription des voix et des idiomes. Mais cela n'enlève rien à la vigueur d'un homme en colère dénonçant comment l'Amérique, en faisant régner sans pitié la loi du marché, massacre ses enfants. À travers lui, le roman américain, après une longue parenthèse, renoue avec la tradition de Dos Passos, de Steinbeck – celle des grands romanciers du social et de ses fractures.
Cloudsplitter (Pourfendeur de nuages, 1998) désigne la montagne qui surplombe la ferme familiale de son enfance dans le New Hampshire. Cette présence imposante, à l'image de l'Amérique, est l'occasion pour Russel Banks de relever les injustices et les mensonges commis au cours de l'histoire américaine, autant d’erreurs qui continuent à peser lourdement sur les nouvelles générations. The Angel on the Roof (Un ange sur le toit, 2000) recueille, sous la forme de nouvelles, les histoires de personnages dont la vie s'est délitée et qui se remettent en question. Dans la même veine […]
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