3. Le fantôme du père
Plus puissant encore, Affliction (1989) n'est pas sans évoquer le McTeague (Les Rapaces) de Frank Norris. Le livre raconte l'histoire des quinze jours paroxystiques qu'a traversés Wade Whitehouse, quarante et un ans, agent municipal, conducteur d'engin et cantonnier dans une petite ville du New Hampshire, avant de disparaître, fugitif en cavale. Instable, alcoolique, abandonné par sa femme, Wade est un homme à la dérive. À la suite d’un accident (ou d’un crime ?) survenu lors de l'annuel rituel tribal mâle qu'est la chasse aux daims, Wade sombre dans la violence paranoïaque. Banks se livre ici à une autopsie de la « virilité » américaine dans la version qu’en propose la classe ouvrière (l'alcool, les coups, la chasse) : une automystification qui n'est en réalité que la trace de l'oppression économique et sociale qu'on subit. Au cœur du roman, dans sa préhistoire, il y a un enfant que son père bat et qui ne se défera jamais de la terreur qu'on lui a ainsi inculquée – cycle tragique, au sens propre, où l'impuissance engendre la haine de soi, laquelle engendre à son tour la violence, et qui se reproduit à la génération suivante.
Russell Banks connaît de l'intérieur la condition ouvrière. Il est issu du peuple et aujourd'hui encore, dit-il, il regarde le monde « d'en bas ». Sa force vient d'avoir évité deux écueils. Il ne masque pas (comme cela est parfois arrivé à Raymond Carver, à certains égards si proche) l'exclusion sociale en angoisse existentielle. Il ne folklorise pas le « pauvre Blanc » en le transformant, comme autrefois Caldwell, en « grotesque ». Le refus de mimer le « dialecte » dans son écriture y est pour quelque chose. De son passé d’écrivain expérimental, Banks a gardé le souci du narrateur : dans Affliction, c'est le frère cadet de Wade, professeur d'histoire dans un collège de Boston, qui reconstruit après coup les événements, et exorcise ainsi ce que lui-même (comme Banks) aurait pu devenir.
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