Rudyard Kipling est de nature un écrivain jeune, et cela pour plusieurs raisons. Par tempérament il a toujours eu le sérieux, l'intransigeance morale, l'insatiable curiosité de l'adolescence et surtout son goût du jeu. Il est arrivé au-delà des frontières de l'Angleterre à une notoriété voisine de la gloire à un âge où la plupart des écrivains débutants cherchent encore à se faire entendre. Enfin il a été sauvé d'un injuste oubli par la mémoire des enfants qui furent toujours ses lecteurs de prédilection.
1. Le « petit d'homme »
Avec une humilité caractéristique il a dit de lui-même que le Destin avait distribué les cartes et qu'il ne lui était resté qu'à les jouer. Pour conserver la métaphore, le jeu était beau, mais la partie difficile. Fils d'un artiste qui devait devenir conservateur du musée de Lahore et d'une femme alliée à certaines des célébrités littéraires et artistiques du temps, le jeune Rudyard disposait d'un milieu d'incubation exceptionnel. Né à Bombay, il fut cependant arraché à une existence choyée dès l'âge de six ans pour aller recevoir son éducation en Angleterre. C'était l'usage des Anglo-Indiens, et il se justifiait autant par le climat que par l'insuffisance (plus sociale que pédagogique) des établissements d'enseignement existant en Inde.
Les onze ans de séparation qui suivirent ont marqué Kipling moralement, affectivement, physiquement même. On en trouve des échos dans des nouvelles comme celles du recueil Wee Willie Winkie (1888), notamment « Baa Baa, Black Sheep », et des romans comme La Lumière qui s'éteint (The Light that Failed, 1891) ou Stalky and Co (1899).
Les études de Kipling furent brèves et ne se terminèrent ni dans une université, ni dans un collège réputé. A dix-sept ans, il retourna en Inde pour devenir journaliste à la Civil and Military Gazette de Lahore. Plus tard, il fut rédacteur en chef adjoint du Pioneer d'Allahabad et le resta jusqu'à son retour en Europe en 1888. Durant ces six années, il accumula le prodigieux trésor de connaissances, d'expériences […]
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