3. Bultmann philosophe
La réponse de Bultmann à ses critiques permet de mieux entrevoir l'aspect proprement philosophique de sa pensée. Le refus de la démythologisation a pour cause, selon lui, une conception erronée de la connaissance : on tient qu'il n'y a de connaissance qu'objective (naturelle ou surnaturelle, peu importe). Bultmann admet naturellement que l'objectivité est indispensable. C'est si vrai que toute son exégèse scientifique est fondée sur la conviction que l'historien peut acquérir une exacte connaissance du passé. Mais ce type de savoir a ses limites. Il y a des réalités inobjectivables. L'amitié et l'amour en sont un exemple aussi simple que fondamental. Ni l'histoire, ni la biologie, ni la psychologie, ni la sociologie, bref aucune science ne peut rendre compte de l'amitié et de l'amour comme tels. L'univers des personnes et des relations interpersonnelles suppose une philosophie de l'ek-sistence, telle que Heidegger notamment l'a élaborée.
C'est en effet Heidegger qui, au jugement de Bultmann, a le mieux dévoilé la structure existentiale de l'être humain, ce qui ne veut pas dire qu'il dépend de lui. On a beaucoup écrit en France sur Bultmann et, si l'on a bien vu son originalité d'historien et de théologien, on a totalement méconnu – à quelques très rares exceptions près – sa nouveauté de philosophe : il est entendu qu'il n'a fait que suivre Heidegger. Or c'est là une énorme méprise. Heidegger et Bultmann ont été collègues et amis. Mais, avant même de connaître Heidegger, Bultmann avait dévoilé, seul, l'ontologie spécifique du Nouveau Testament et du christianisme en général, de Luther notamment. Il n'est que de lire ses premiers écrits pour en être convaincu. Quant à Heidegger, il avait puisé aux mêmes sources (et pas seulement chez les présocratiques !) : le Nouveau Testament, notamment Paul et Jean, puis Augustin et surtout Luther, qu'il connaissait à fond. Quoi d'étonnant si les deux penseurs se sont rencontrés et se sont fait part de leurs découvert […]
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