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POLICIER ROMAN

L'expression « roman policier » a toujours constitué une dénomination réductrice, et les multiples tentatives faites pour le définir ou le codifier n'ont jamais été satisfaisantes – Edgar Allan Poe dans « Genèse d'un poème », S. S. Van Dine, en 1928, dans un article de l'American Magazine. Dès sa naissance, ce genre littéraire est vite devenu insaisissable parce que multiforme et indéfinissable globalement. Sa nouvelle appellation argotique, le polar, qui s’impose à la fin des années 1960, qualifie d’abord les films policiers, puis, un peu plus tard, les romans. Polar viendrait du terme grec polis, qui désigne à la fois la cité, les institutions et la ville précisent Audrey Bonnemaison et Daniel Fondanèche dans leur essai, Le Polar, « idées reçues » (2009). Pour autant, l’utilisation de ce terme n’a pas davantage permis d’élaborer une définition de ce genre littéraire. Le polar, en effet, constitue un espace de créativité sans limite et il peut se décliner de diverses façons. Détection, suspense, étude de mœurs, noir, aventures, chronique sociale, politique-fiction, thriller, autant de types de récits différents qui, tous, peu ou prou se rattachent au tronc originel. Parfois, et de plus en plus souvent, le polar peut emprunter à plusieurs de ces sous-genres. Il lui arrive même aujourd'hui de s'acoquiner avec la science-fiction ou de flirter avec le roman historique. En fait, le polar n'a presque plus de frontières, car, au fil de sa chronologie, il s'est toujours trouvé des romanciers pour faire exploser les archétypes et explorer de nouvelles pistes. Un de leurs soucis premiers encore aujourd'hui dominant a été de dire le monde tel qu'il est et tel qu'il devient. En tentant de cerner le Mal, qu'il s'agisse du crime ou des pouvoirs visibles ou occultes qui manipulent la planète, le polar s'efforce de raconter l'homme, avec ses doutes, ses peurs, ses obsessions, ses angoisses et ses frustrations.

Durant les dernières décennies, le genre s'est encore davantage universalisé. Il a gagné un lectorat plus large et phagocyté d'autres genres littéraires. Il a donné naissance à de nouvelles œuvres fortes et encore plus diversifiées, en particulier en Amérique latine et dans les pays du nord de l'Europe. Il a aussi permis l'émergence d'un grand nombre de nouvelles romancières, et il n'y a rien d'étonnant si certaines d'entre elles ont choisi cette forme littéraire comme support revendicatif à leurs combats pour l'émancipation féminine.

Claude MESPLÈDE

1.  Aux origines du roman policier

Le roman policier est peut-être né avec l'Œdipe roi de Sophocle. Œdipe mène l'enquête sur un crime ancien, l'assassinat du roi de Thèbes. Il découvrira le coupable : lui-même... l'enquêteur était le meurtrier. Plus traditionnellement, on fait remonter les débuts du genre au Zadig (1748) de Voltaire. Le héros y reconstitue, à partir de traces dans le sable, le signalement de la chienne de la reine. On invoque aussi une origine chinoise, à laquelle fait référence le juge Ti du sinologue hollandais Robert Van Gulik. Mais comme l’a relevé le critique britannique George Bates : Comment peut-on écrire du policier avant l’existence de la police ? En réalité, le roman policier date de la révolution industrielle, de l'accroissement de la population ouvrière dans les villes et de l'effroi qui en naquit. Le glissement de la « classe laborieuse » à la « classe dangereuse », analysé en 1840 par Frégier, provoqua une peur dans la bourgeoisie, que traduisent bien Les Mystères de Paris (1842-1843) d'Eugène Sue et la fascination exercée par le poète-assassin Lacenaire. Face au péril : la police. Après la chute de l'Empire et celle de son tout-puissant ministre Fouché, cent pamphlets avaient dénoncé l'institution. Mais le combat était politique. Les Mémoires de Vidocq, en 1828, puis de nombreux ouvrages, dont les Mémoires tirés des archives de la police de Paris par Peuchet qui en fut le conservateur (ils inspirèrent à Alexandre Dumas l'histoire du comte de Monte-Cristo), attirèrent l'attention sur la lutte contre le crime. La police, garante de l'ordre politique, devint aussi le rempart de la propriété. Le Corentin de Balzac, le Javert de Victor Hugo, le Salvator de Dumas sont autant de facettes d'un mythe nouveau : le policier. On notera que ces trois personnages sont inspirés des récits de Vidocq et de son parcours.

Un policier qui triomphe plus par l'intelligence que par la force. En reconstituant les restes de la jument à laquelle était attelée la charrette portant le baril de poudre qui avait explosé au passage de la voiture du Premier consul, Dubois, préfet de police de l'an VIII, remonta jusqu'aux auteurs de l'attentat, fondant de la sorte la police scientifique. C'est l'Américain Edgar Allan Poe (1809-1849)Edgar Poe qui comprit le premier la leçon. Dans Double Assassinat dans la rue Morgue (The Murders in the Rue Morgue) publié en avril 1841 et que traduira Baudelaire, son héros, le chevalier Auguste C. Dupin, dandy parisien noctambule et aristocrate désargenté, apporte, par la seule force de son raisonnement, la solution de l'énigme, un crime commis de façon atroce dans un lieu clos. La Lettre volée (The Purloined Letter, 1841) et Le Mystère de Marie Roget (The Mystery of Marie Roget, novembre 1842) suivront. Ces trois histoires policières ont un point commun : elles se déroulent à Paris en hommage à François Vidocq, l'ancien bagnard devenu préfet de police. Au départ, elles proposent un mystère inexplicable ; à la fin, toutes les impossibilités ayant été écartées par le raisonnement, reste la solution juste. Si Edgar Poe est considéré comme l’auteur du premier texte policier dans le monde, le développement d’Internet a facilité la transmission de textes plus anciens et divers critiques contestent le choix de Poe comme premier auteur de polar. Quelques-uns estiment que cette place revient à Thomas de Quincey. Ce Britannique signa, à partir de 1827, une œuvre en quatre parties, De l’assassinat considéré comme un des Beaux Arts, qu’il acheva en 1854. Mademoiselle de Scudéry, un récit criminel publié en 1818 par E.T.A. Hoffmann, se déroule en 1860 dans un Paris où les crimes d’un tueur en série affolent la population. Ce court roman devrait, selon les critiques français, être considéré comme le premier du genre.

Edgar Poe Photographie

Edgar Poe Célèbre par ses contes fantastiques, l'écrivain américain Edgar Allan Poe (1809-1849) s'est illustré dans tous les genres littéraires. 

Crédits: Hulton Getty Consulter

2.  Le détective

Dans les histoires de Poe, le personnage essentiel est le détective. L'assassin importe peu et la victime encore moins. Le véritable héritier de Poe s'appelle Émile Gaboriau (1832-1873).

Secrétaire du romancier Paul Féval, Gaboriau se lie avec un ancien inspecteur de la sûreté, Tirabot, lequel lui inspire L'Affaire Lerouge (1866). Considéré comme le premier roman policier dans le monde, ce texte a pour protagoniste le père Tabaret, un inspecteur de la sûreté surnommé Tire-au-clair. Il enquête sur la mort de la veuve Célestine Lerouge, découverte égorgée dans sa maison, Porte d'Italie, secondé par un policier débutant du nom de Lecoq, sonorité qui fait songer à Vidocq. Personnage central des enquêtes suivantes (Le Crime d'Orcival, 1866 ; Le Dossier 113, 1867 ; Monsieur Lecoq, 1868 ; et La Corde au cou, 1873), Lecoq est le premier policier à pratiquer des déductions logiques à partir de l'examen d'indices ou d'analyses scientifiques comme l'étude d'empreintes ou de moulages. Mais la même ambiguïté est de mise à propos de l’attribution à L’Affaire Lerouge de premier roman policier au monde. En effet, L’Assassinat du Pont-Rouge, publié à partir de 1855 dans La Revue de Paris, de Charles Barbara a souvent été comparé à Crime et châtiment de Dostoïevski, mais la reconnaissance n’a guère été plus loin.

L'influence de Gaboriau sera considérable. Son meilleur disciple reste Fortuné du Boisgobey (1821-1891), auteur de La Vieillesse de M. Lecoq (1877). Mais il faudrait citer aussi le Maximilien Heller (1871) d'Henry Cauvain (1847-1899) et la plupart des œuvres d'Eugène Chavette (1827-1902), comme La Chambre du crime (1875), Le Roi des limiers (1879), La Bande de la belle Alliette (1882), ou de Pierre Zaccone (1817-1895), notamment signataire de Maman Rocambole (1881) et du Crime de la rue Monge (1890).

Arthur Conan Doyle (1859-1930) va pourtant surpasser ses rivaux en créant le plus célèbre des détectives, Sherlock Holmes. Pourquoi le locataire du 221 B Baker Street l'emporte-t-il sur ses prédécesseurs ? Parce qu'il est fils du positivisme qui domine la seconde moitié du xixe siècle. C'est alors l'apothéose de l'esprit scientiste. On retrouve chez Holmes ce goût pour la compilation et la classification des données qui en fait le fils d'Auguste Comte, de Stuart Mill et de Darwin. Gaboriau a également inspiré le Néo-Zélandais Fergus Hume qui écrit, en 1886, à Melbourne, Le Mystère d’un hansom cab. Malgré ses qualités, l’ouvrage n’obtient pas le succès attendu et Hume en cède les droits à des investisseurs britanniques. L’ouvrage, publié à Londres en 1887, se vend à 340 000 exemplaires, davantage encore aux États-Unis. Il est le premier best-seller du genre.

Sherlock Holmes apparaît pour la première fois dans Une étude en rouge, en 1887. À la demande du public, les nouvelles et les romans publiés dans le Strand Magazine doivent à nouveau mettre en scène Holmes. Mais Doyle, lassé d'un personnage aussi encombrant (sa préférence allait au roman historique), essaie de le faire mourir dans Le Dernier Problème (The Memoirs of Sherlock Holmes). Devant le flot des protestations, il doit se résigner à le ressusciter. Au total, le cycle comprend, entre 1887 et 1927, quatre romans et cinquante-six nouvelles. Grâce à Conan Doyle, la vogue du roman policier va vite s'étendre et, dans le domaine de la littérature populaire, Holmes trouve un équivalent dans le personnage de Nick Carter. Cet enquêteur new-yorkais créé par John Coryell, dans le New York Weekly du 18 septembre 1886, soit un peu avant l'apparition du grand maître britannique, connaîtra plus de deux mille aventures dans les Dime Novels, ces fascicules populaires américains vendus dix cents. L'écrivain belge Jean Ray (1887-1964) poursuit la tradition à partir de 1932 avec Harry Dickson, surnommé « le Sherlock Holmes américain » bien qu'il vive à Londres. À un niveau supérieur figure le docteur John Thorndyke, enquêteur au savoir encyclopédique, créé par le Britannique Austin Freeman (1862-1943) dans L'Empreinte rouge (The Red Thumb Mark, 1907), le premier d'un cycle de dix volumes. Plus haut encore, c'est le père Brown, « détective du bon Dieu », imaginé en 1910 par le romancier et philosophe londonien Gilbert Keith Chesterton Gilbert Keith Chesterton(1874-1936) et héros de cinquante et une nouvelles rassemblées dans cinq recueils dont La Clairvoyance du père Brown (The Innocence of Father Brown, 1911) et La Sagesse du père Brown (The Wisdom of Father Brown, 1914). Ce qui caractérise Brown, petit prêtre au visage rond et plat, c'est sa pratique du sacrement de la confession (le Hitchcock de La Loi du silence [I Confess] est déjà là). Elle lui assure une excellente connaissance des ruses criminelles. « Ces choses s'apprennent. Ce qui ne peut se faire à moins d'être prêtre. Les gens viennent et se racontent. »

Gilbert Keith Chesterton Photographie

Gilbert Keith Chesterton L'écrivain britannique Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), en 1915. 

Crédits: Hulton Getty Consulter

À retenir également : « Le Vieil homme dans le coin », un des premiers détectives en chambre, créé en 1901 dans The Royal Magazine, par la baronne Emmuska Orczy – son héros, installé dans un salon de thé londonien, résout les énigmes que vient lui soumettre la jeune journaliste Polly Burton – ; le savant Van Dusen surnommé « la Machine à penser », créé en 1905 (Le Problème de la cellule 13) par l'Américain Jacques Futrelle qui disparaît lors du naufrage du Titanic ; le détective privé londonien Martin Hewitt, créé en 1894 et présent dans dix-neuf nouvelles d'Arthur Morrison ; Eugène Valmont, premier d’une lignée de détectives francophones vivant en Angleterre. Précurseur du personnage d’Hercule Poirot, cet homme plein de sang-froid et d’humour apparaît en 1906 sous la plume de l’Écossais Robert Barr, qui avait publié en 1892 une des premières parodies de Sherlock Holmes (Adventures of Sherlaw Kombs). On peut aussi citer Ernest Bramah, créateur en 1914 du détective Max Carrados, devenu aveugle à la suite d’un accident de cheval. Aussi efficace que ses confrères, il est assisté par son domestique, Parkinson, et par le privé Louis Carlyle. Enfin et surtout, on retient Rouletabille, le personnage le plus célèbre de Gaston Leroux (1868-1927) qui apparaît en 1907 dans Le Mystère de la chambre jaune. Issu d'un milieu aisé, chroniqueur judiciaire et grand reporter, Leroux entend concurrencer sur leur terrain Poe et Doyle en reprenant un problème de chambre close. Mais, cette fois, il ne ménage aucune ouverture qui puisse permettre à un singe ou à un serpent de s'introduire dans la place. Il situe la solution dans une autre perspective, celle du temps. Les cris entendus n'accompagnent pas mais suivent l'agression. Le détective qui résout l'énigme est un pigiste au journal L'Époque, Rouletabille, qui, comme Dupin ou Holmes, fait appel au « bon bout de la raison ».

Conan Doyle avait produit avec Holmes un personnage dont la postérité ne devait pas s'éteindre. Le Philo Vance de Van Dine (La Mystérieuse Affaire Benson, 1923 ; L'Assassinat du canari, 1927) ; les trois justiciers d'Edgar Wallace ; Hercule Poirot, le policier belge d'Agatha Christie ; Lord Peter Wimsey, de Dorothy Sayers ; l'inspecteur French, de Freeman Wills Crofts ; Ellery Queen (pseudonyme de deux cousins, Lee et Dannay), qui apparaît en 1929 avec Le Mystère du chapeau de soie, et dont les aventures constituent un véritable cycle ; l'avocat Perry Mason, cher à Erle Stanley Gardner ; l'homme aux orchidées, Nero Wolfe, de Rex Stout : autant de descendants de Sherlock Holmes qui luttent victorieusement contre le crime.

Il arrive que le détective soit une femme (miss Marple, chez Agatha Christie), un Chinois (le célèbre Charlie Chan, imaginé par Earl derr Biggers, connu surtout pour ses fausses citations de Confucius, du type : « Un homme sans ennemi est comme un chien sans puces ») ou un Japonais (M. Moto, chez John Marquand). N'oublions pas le séduisant M. Wens, créé par Stanislas André Steeman et incarné à l'écran par Pierre Fresnay (Le Dernier des six, 1941 ; L'assassin habite au 21, 1942) ; le capitaine Bulldog Drummond de Sapper ; l'avocat Prosper Lepicq dans les romans pleins d'humour de Pierre Véry ; et le journaliste Doum lancé dans d'étranges enquêtes par Jean-Louis Bouquet ; sans négliger frère Boileau, création de Jacques Ouvard (pseudonyme du prêtre Roger Guichardan) ; le juge Allou de Noël Vindry ; et le commissaire Gilles, de Jacques Decrest. Le plus illustre demeure, bien sûr, le commissaire Maigret, policier de la P.J., le pas pesant, la pipe à la bouche, nourri de sandwiches et de bière, tel que l'a imaginé Simenon, et qui fait ses débuts dans Pietr le Letton, en 1931, un an après la mort de Conan Doyle. Point de raisonnement, de déduction savante chez Maigret, mais un effort pour comprendre la crise, le plus souvent psychologique, qui a conduit au drame.

De la défense de la société on est passé à la compréhension du criminel, mais le policier est toujours là, tout à la fois énergique et humain. Ses aventures conservent, même chez Simenon, une facture classique. Au départ, une énigme : la solution apportée sera logique mais inattendue pour le lecteur. Une règle reste assez suivie : le lecteur et le policier doivent avoir des chances égales de trouver la clé du mystère.

Des collections se créent : Le Masque, en 1927, qui accueille Agatha Christie, Steeman, Sax Rohmer, Valentin Williams, Léon Groc..., et l'Empreinte, en 1929, avec John Dickson Carr, qui ne dédaigne pas le fantastique, Crofts, Biggers, Ellery Queen...

3.  Le criminel

En 1892, la France est touchée par une vague d'attentats anarchistes. Un an plus tard, Vaillant jette une bombe dans la salle des séances de la Chambre des députés. Des noms deviennent familiers au public : Ravachol, Bonnot et sa sinistre bande... Une nouvelle peur saisit les possédants. Dans Le Matin daté du 7 décembre 1909, Léon Sazie (1862-1939) crée Zigomar, l'un des premiers rois du crime de papier. Revêtu d'une cagoule rouge, il dirige en zozotant le gang des Z (« za la vie, za la mort ») avec lequel il affronte l'inspecteur Paulin Broquet. Parfaite incarnation du mal, il précède le célèbre Fantômas (1911) que l'on présente ainsi :

« Allongeant son ombre immense/

Sur le monde et sur Paris,

Quel est ce spectre aux yeux gris

Qui surgit dans le silence ?

Fantômas, serait-ce toi ?

Qui te dresses sur les toits ? »

Qui est Fantômas ? « Rien et tout », « Personne mais cependant quelqu'un », « Enfin, que fait-il ce quelqu'un ? Il fait peur. »

Ainsi est présenté par ses auteurs, Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969), celui qui se définit comme « le maître de tout ». Fantômas est le génie du mal. Et lorsqu'il disparaît en mer, dans La Fin de Fantômas en 1913, la France pousse un soupir de soulagement. Pas pour longtemps... Car, outre Sazie qui narre les exploits criminels de Zigomar jusqu'en 1924, Arthur Bernède (1871-1937) imagine Belphégor, le fantôme du Louvre, et Gaston Leroux crée Chéri-Bibi, le féroce bagnard marqué par le destin (« Fatalitas ! », dit-il en toute occasion), descendant indirect du Rocambole de Ponson du Terrail.

Mais on découvre vite que, par son caractère individualiste, l'anarchiste ne met guère en péril la société. Du coup, il paraît même sympathique et l'intérêt des auteurs de roman policier va souvent se déplacer du justicier vers le criminel. Beau-frère de Conan Doyle, E. W. Hornung (1866-1921) ouvre la voie en lançant dans le Cassell's Magazine de juin 1898, l'anti-Holmes, le gentleman-cambrioleur A. J. Raffles, qui aura pour disciples le Loup solitaire de Louis J. Vance (1879-1933), Simon Templar dit le Saint, de Leslie Charteris (1907-1993), le Baron, un aventurier créé en 1937 par John Creasey (1908-1973).

Inspiré par l'anarchiste Marius Jacob qui ne tuait pas mais volait les riches pour le plus grand profit des organisations libertaires, voici que paraît en 1905, dans Je sais tout, le personnage d'Arsène Lupin, qui deviendra bientôt aussi populaire que d'Artagnan. L'éditeur Lafitte réussit à convaincre Maurice Leblanc (1864-1941) de donner une suite aux aventures de ce sympathique cambrioleur que frac et monocle transforment en homme du monde accompli sur les couvertures des fascicules dessinées par Léo Fontan. Le personnage de Lupin défie la société mais sans les démonstrations sanglantes de Fantômas ou le côté mal élevé des Pieds Nickelés. Il aura en conséquence de nombreux imitateurs : Edgar Pipe d'Arnould Galopin ; Samson Clairval de Francis Didelot ; le Pouce, l'Index et le Majeur de Jean Le Hallier ; et quelques décennies plus tard, en 1957, Terence Lane surnommé L'Ombre, d'Alain Page.

Ce n'est plus le chasseur mais le gibier qui va compter dans un type de roman « criminel » où l'énigme s'efface devant « la traque » et les efforts de l'assassin pour s'échapper. À cet égard, Francis Iles (alias Anthony Berkeley Cox) ouvre la voie avec Préméditation (1931), histoire d'un médecin assassin, et Complicité (1932) ou l'assassin vu par sa victime. Le procédé débouche sur le suspense où vont exceller des auteurs aussi différents que William Irish (Lady Fantôme, 1942 ; La Sirène du Mississippi, 1947 ; J'ai épousé une ombre, 1948), Boileau et Narcejac (Celle qui n'était plus, 1952) ou Patricia Highsmith (L'Inconnu du Nord-Express, 1950).

4.  Ni bons ni méchants

Le roman policier semblait figé dans un manichéisme fort simple entre bons policiers et méchants bandits lorsque Dashiell Hammett (1894-1961) puis, quelques années, plus tard Raymond Chandler (1894-1960) font éclater le genre en créant ce qu'on baptisera plus tard le roman noir ou encore hard-boiled. Après La Moisson rouge (1929) et Sang maudit (1929), deux enquêtes menées par le Continental Op dans un climat d'extrême violence, Le Faucon maltais (1930) a pour protagoniste le détective privé Sam Spade, « un sauvage qui ne renonce pour rien au monde à appeler un chat un chat », selon la formule d'Ellery Queen. Ce roman confirme une rupture non seulement avec le style anglo-saxon classique remplacé ici par une écriture béhavioriste, mais aussi avec les règles morales du genre. Ancien détective privé à l'agence Pinkerton, Hammett se montre sans illusion sur l'individu, même s'il fut lié avec les milieux de la gauche américaine.

Chandler ira plus loin encore avec le personnage de Philip Marlowe (Le Grand Sommeil, 1939). Le privé désabusé et cynique qui évolue aux confins de la légalité est, chez Chandler, un homme d'honneur qui mène son enquête dans un univers de policiers corrompus et de requins de la finance. Outre Le Grand Sommeil, le cycle Marlowe comprend Adieu ma jolie (1940), La Grande Fenêtre (1942), La Dame du lac (1943), Fais pas ta rosière (1949), The Long Good-Bye (1953 ; dont Sur un air de navaja constitue la première traduction amputée de cent pages), Charade pour écroulés (Play Back, 1958) et Marlowe emménage (1989), ouvrage achevé par Robert B. Parker et dans lequel le détective se marie.

Dans divers écrits théoriques et dans ses lettres, Chandler s'est élevé contre le policier classique réservé « aux vieilles dames des deux sexes ou sans sexe du tout ». Son monde est « celui où personne ne peut marcher tranquillement le long d'une rue noire, parce que la loi et l'ordre sont des choses dont on parle mais qu'on ne met pas en pratique ».

Le succès de Chandler et de Hammett a occulté l'œuvre de l'un des meilleurs connaisseurs de la pègre américaine : William Riley Burnett (1899-1982), auteur du Petit César (1929), récit de l'ascension et de la chute de César Bandello, caïd d'un gang italien de Chicago, puis de Quand la ville dort (1949), récit minutieux d'un hold-up et de ses conséquences. Il écrit scénarios et romans jusqu'à son dernier souffle et signe, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, son trente-cinquième et ultime ouvrage, l'excellent Good-Bye Chicago (1981). Cette école littéraire, au style sec, dépouillé, brutal, est plus ou moins appréciée en raison du réalisme qui imprègne ses œuvres. Chandler le redit : « Les personnages, le cadre et l'atmosphère doivent être réalistes. Il doit s'agir de gens réels dans un monde réel... » Et il ajoute : « La solution du mystère doit échapper à un lecteur raisonnablement intelligent. » L'énigme passe donc au second plan.

Finalement le roman noir va s'imposer avec quelques romanciers incontournables : James Cain (Le facteur sonne toujours deux fois, 1934 ; Assurance sur la mort, 1936), Horace Mac Coy (Un linceul n'a pas de poches, 1937), Johathan Latimer (Quadrille à la morgue, 1936) ; Kenneth Millar débute sous son nom avant d’adopter le pseudonyme de Ross Macdonald et de créer une série (vingt romans et quelques nouvelles) consacrée au détective Lew Archer qui réside en Californie, à Santa Teresa. Celui-ci, incarné deux à fois au cinéma par le comédien Paul Newman, est, selon son créateur, « un héros démocrate » reflétant une image de l’Américain moyen, un personnage proche des films de Franck Capra. Il convient de noter aussi que Ross Macdonald est le premier à évoquer les crimes écologiques à propos de l’incendie d’une forêt (L’Homme clandestin, 1971) et des dégâts provoqués par une nappe de mazout (La Belle Endormie, 1973). Considérés comme de grands écrivains, ils donnent des lettres de noblesse au roman hard-boiled, mais il faut aussi des intermédiaires (ceux-là sont britanniques) sachant toucher un public populaire comme James Hadley Chase (1906-1985) avec Pas d'orchidées pour miss Blandish (1939) et avant lui Peter Cheyney (1896-1951), qui imagine l'agent du F.B.I. Lemmy Caution dans Cet homme est dangereux (1936). Ces deux faux Américains – Chase et Cheyney – vont devenir les best-sellers en France de la Série noire, collection fondée en 1945 par Marcel Duhamel, qui accueillera Jim Thompson, Ross MacDonald, David Goodis, Donald Westlake, Chester Himes, Ed McBain, Bill Pronzini...

N'oublions pas Mickey Spillane, dont la brutalité, le goût pour le sexe et la violence font sensation dans J'aurai ta peau (1949), où il impose le détective privé new-yorkais Mike Hammer, adepte de la vengeance et de la loi du talion, qui exécute les mauvais garçons en ajoutant « ça économisera les frais de procès ». Il suffit de comparer les romans de Spillane avec « les affaires classées » de Roy Vickers pour mesurer l'évolution que connaît alors le roman policier.

Claude MESPLÈDE
Jean TULARD

5.  L'école française

Après la Seconde Guerre mondiale, le roman noir américain va influencer beaucoup de romanciers français et, plus tard, les générations des années 1970-1980. Mais les vrais pères du « néo-polar » sont sans aucun doute Léo Malet (1909-1996) et Frédéric Dard (1921-2000). Ancien surréaliste, Malet, en 1941, avait commencé à écrire, sous pseudonymes américains, des récits censés se dérouler aux États-Unis. Il innove deux ans plus tard avec 120, rue de la Gare (1943) et transpose l'univers du privé américain en France. Ce dernier prend l'apparence de Nestor Burma, un détective pittoresque et humain, qui va mener une foule d'enquêtes. À partir de 1954, Malet l'utilise dans une série ambitieuse, Les Nouveaux Mystères de Paris (1954-1958), dont chaque épisode se déroule dans un arrondissement de Paris. Si la saga ne fut jamais achevée (quinze arrondissements sur vingt furent visités), elle reste un étonnant témoignage sur le Paris des années 1950. Frédéric Dard commence en 1940 par publier des ouvrages sans rapport avec le genre policier, avant de signer, à partir de 1945, des romans noirs, durs et violents, en usant de divers pseudonymes. Mais c'est sous le nom de San Antonio qu'il va connaître le succès, grâce à sa série truculente consacrée au commissaire homonyme (Réglez-lui son compte, 1949) et à son acolyte, l'infâme Bérurier. S'ils ont marqué le genre, ces deux incontournables ne doivent pas occulter l'importance de l'œuvre de Jean Meckert (1910-1995) qui débute en 1942 à la N.R.F. avec Les Coups. À partir de 1950, sous le pseudonyme de John (puis Jean) Amila, il publie une série d'excellents romans noirs (Ya pas de Bon Dieu ! ; La Lune d'Omaha ; Le Boucher des Hurlus...) parfaite synthèse entre roman populiste français et roman noir américain. Si les préoccupations sociales d'Amila sont évidentes dans chacun de ses livres, il reste pour l'époque une exception. Aux quartiers populaires, la mode préfère l'exotisme de Pigalle et de ses gangsters parisiens. Albert Simonin (1905-1980), surnommé « le Chateaubriand de la pègre », devient célèbre en recevant le prix des Deux Magots pour son chef-d'œuvre Touchez pas au grisbi (1953). Il récidive avec la trilogie du Hotu (1968), passionnante chronique sociale du milieu parisien des années 1920. Si cet autodidacte manie un argot coloré qui rend son style rare et inimitable, la plupart de ses épigones sont aujourd'hui oubliés, exception faite d'Auguste Le Breton (Du rififi chez les hommes, 1953) ou de José Giovanni (Le Deuxième Souffle, 1958).

Boileau et Narcejac théorisent sur le suspense, « roman de la victime ». Lorsqu'ils passent à la pratique, c'est le succès avec Celle qui n'était plus (1952) et D'entre les morts (1954), adaptés au cinéma par Henri-Georges Clouzot (Les Diaboliques, 1955) et Alfred Hitchcock (Vertigo, 1958). Ils explorent aussi la voie du pastiche (Le Second Visage d'Arsène Lupin, 1975), comme Viard et Zacharias qui réécrivent Hamlet (L'Embrumé, 1966). Une dizaine d'années plus tard, l'érudit René Réouven (René Sussan) imaginera de nouvelles enquêtes de Sherlock Holmes (L'Assassin du boulevard, 1985). Cette verve parodique, lancée par Pierre Henri Cami avec Les Aventures de Loufock Holmes (1926), connaît de nombreux adeptes comme Jypé Carraud avec son détective Stanislas Perceneige (Le Squelette cuit, 1950). Clarence Weff (Alexandre Valletti) dans Cent Briques et des tuiles (1964) imagine un gang qui dévalise un magasin en jetant la recette dans la hotte du père Noël. Jean-Pierre Ferrière fait enquêter deux vieilles filles, les sœurs Bodin, dans Cadavres en solde (1957). Fred Kassak (Pierre Humblot) passe du noir absolu (On n'enterre pas le dimanche, 1958) à la farce inspirée, avec Bonne Vie et meurtres (1969). Jusqu'à Georgius, le célèbre chanteur de café-concert, qui sous le pseudonyme de Jo Barnais propose une visite des grands lieux du music-hall parisien, devenus le théâtre d'une série de crimes (Mort aux ténors, 1956). Dans ce domaine, la palme revient sans doute à Charles Exbrayat (1906-1989), sorte de touche-à-tout du polar, avec ses séries humoristiques consacrées à Romeo Tarchinini, commissaire à Vérone (Chewing-gum et spaghettis, 1960) et à son amazone écossaise, la célèbre Imogène McCarthery (Ne vous fâchez pas Imogène, 1959). Prolifique, Exbrayat excelle dans le polar « chronique du terroir » (Le Clan Morembert), où s'illustrent Claude Courchay (Le Chemin de repentance, 1984) et Pierre Magnan, avec son commissaire Laviolette (Le Sang des Atrides, 1978), et Pierre Pelot dont les personnages désemparés hantent la forêt vosgienne (Le méchant qui danse, 1985 ; Natural Killer, 1985). Exbrayat sait aussi bâtir d'excellents suspens (Vous souvenez-vous de Paco ?, 1958), un genre prisé par Jean-François Coatmeur, auteur de solides récits presque toujours ancrés dans la réalité sociale bretonne (Nocturne pour mourir, 1959 ; Les Sirènes de minuit, 1976). Dans la même veine, Noël Calef publie en 1956 deux chefs-d'œuvre, Échec au porteur et Ascenseur pour l'échafaud, Michel Cousin, La Puce à l'oreille (1963), et Sébastien Japrisot, Piège pour Cendrillon (1962). Georges-Jean Arnaud et Michel Lebrun (1930-1996) ne se rattachent à aucun courant, sinon celui de la littérature populaire. Arnaud est prolifique. Avant l'émergence du roman noir social français, son œuvre adopte une tonalité contestataire. Il met souvent en scène de simples citoyens en butte à la violence et aux manipulations des divers pouvoirs qui mènent le monde. Michel Lebrun (Le Géant, 1979), qui a abordé tous les styles, a été surnommé « le pape du polar ». Autodidacte érudit et théoricien, il a consacré beaucoup de son temps à réhabiliter le genre policier, souvent considéré comme mineur et méprisable.

6.  Le roman noir français

Dès 1966, Francis Ryck (Yves Delville, 1920-2007) apporte un ton inédit en créant dans ses ouvrages (de type « espionnage ») un personnage nouveau, marginal et contestataire, en proie au doute et à l'utopie (Opération millibar). Cinq ans plus tard, Jean-Patrick Manchette (1942-1995) publie L'Affaire N'Gustro (inspiré par l'enlèvement à Paris du leader de l'opposition marocaine Mehdi Ben Barka) et surtout Nada (1972), une réflexion sur le terrorisme gauchiste. Puis avec Morgue pleine (1973) et Que d'os (1976), il met en scène un privé à la française, Eugène Tarpon, qui jette sur notre société un regard désabusé. Théoricien et esthète intransigeant, styliste exigeant (il met au-dessus de tout la qualité de l'écriture), Manchette, en renouvelant la tradition béhavioriste américaine, donne un souffle novateur au genre tout entier. Son opus ultime, La Princesse de sang (1996), resté inachevé, est publié après sa mort, complété par son fils Doug Headline, qui signe aussi le scénario d’une bande dessinée homonyme avec le dessinateur Max Cabannes. Durant la même période, A.D.G. (1947-2004) décrit avec verve le Berry profond (La Nuit des grands chiens malades, 1972) et Jean Vautrin, le mal de vivre des banlieues-dortoirs durant une période électorale (À bulletins rouges, 1973), la tyrannie d’un despote mexicain (Le Roi des ordures, 1997) et la vengeance d’un affairiste, révolté d’avoir servi de bouc émissaire (L’homme qui assassinait sa vie, 2001). Emmanuel Errer met en scène d'anciens mercenaires manipulés (Descente en torche, 1974). Alain Demouzon explore la vie dans les lotissements modernes (Bungalow, 1981), et Joseph Bialot (1923-2012) raconte un racket dans le quartier parisien de la confection (Le Salon du prêt-à-saigner, 1978). Pierre Siniac (1928-2002), qui débute en 1960, publie quelques ouvrages subversifs comme Les Morfalous (1968), charge virulente contre l'armée, avant de créer Luj Inferman et La Cloducque, deux traîne-savates qui manifestent à l'égard de la société une amère lucidité.

Ce bouillonnement ne masque cependant pas une grave crise du lectorat qui se prolonge jusqu'au début des années 1980. Après un calme passager, de nouvelles collections (Engrenage, Sanguine, Red Label) accueillent de jeunes auteurs. Le souci de ces derniers est d'écrire des polars qui prennent en compte la réalité quotidienne française. Si ce procédé systématique a pu rimer avec médiocrité, le temps faisant son œuvre a retenu les meilleurs. L'un des premiers à se singulariser est Didier Daeninckx (né en 1949), qui fait resurgir des épisodes occultés de l'histoire. Son Meurtres pour mémoire (1984) évoque le massacre d'Algériens à Paris durant la manifestation du 17 octobre 1961. Thierry Jonquet, adepte du fait-divers, tisse des récits de noires vengeances. Son cauchemardesque Mygale (1984) est inspiré d'une émission sur les transsexuels. Pour peindre des personnages souvent décalés, Michel Quint choisit le Nord (Hôtel des deux roses, 1986) et Marc Villard le quartier de Barbès (Rebelles de la nuit, 1987). Patrick Raynal éclaire les zones d'ombre de Nice (Fenêtre sur femmes, 1988 ; Né de fils inconnu, 1995) et Jean-Paul Demure les turpitudes d'Aix-en-Provence (Aix abrupto, 1987). Hervé Jaouen nous fait visiter les arcanes d'une banque bretonne en butte à des syndicalistes (Le Crime du syndicat, 1984), alors que Jean-François Vilar se promène dans Paris, attentif à chaque trace et aux trahisons du temps qui passe (Bastille tango, 1986). Gérard Delteil débute avec un thriller politique (Solidarmoche, 1984). Jean-Bernard Pouy, dans un récit plein de fantaisie, évoque Rimbaud et Jeanne d'Arc (Nous avons brûlé une sainte, 1984). Hugues Pagan, commissaire de son état, met en scène des policiers désabusés (La Mort dans une voiture solitaire, 1982). Daniel Pennac inverse les stéréotypes en dotant son héros d'une famille nombreuse et d'un métier insolite, bouc émissaire professionnel (la tétralogie « Malaussène », 1985-1995).

Ce renouveau va se traduire par la création, en 1986, de la collection Rivages/Noir, dirigée par François Guérif. Celui-ci manifeste une exigence exemplaire en privilégiant les traductions intégrales et non plus tronquées, en valorisant les auteurs, la diversité d'inspiration et les qualités stylistiques. Le respect de ces principes et l'engouement du public pour cette collection conduisent à une modification du paysage éditorial, incitant d'autres collections, comme Le Masque ou La Série noire, à se renouveler. Cela fait bien l'affaire d'une nouvelle vague de romanciers parmi lesquels : Tonino Benacquista (La Commedia des ratés, 1991), Jean-Hugues Oppel (Ambernave, 1995), Daniel Picouly (Les Larmes du chef, 1994), Pascal Dessaint (La vie n'est pas une punition), Jean-Jacques Reboux (Le Massacre des innocents), Olivier Thiébaut (L'Enfant de cœur), Michel Chevron (Fille de sang) et surtout Jean-Claude Izzo dont la trilogie consacrée à Fabien Montale, plébiscitée par le public, est une passionnante chronique de la ville de Marseille (Total Kheops, 1995 ; Chourmo, 1996 ; Solea, 1998).

Le même phénomène est perceptible chez les auteurs féminins. Entre 1992 et 1997, plus d'une quarantaine d'entre elles publient au moins un roman. Les plus connues, souvent primées, choisissent le roman noir comme Stéphanie Benson (Les Compagnons du loup), Nadine Monfils (Une petite douceur meurtrière), Maud Tabachnik (Le Festin de l'araignée), Sylvie Granotier (Dodo), Pascale Fonteneau (Otto), Dominique Manotti (Sombre sentier), Claude Amoz (Bois brûlé), Dominique Sylvain (Vox), Chantal Pelletier (Le Chant du bouc), Laurence Biberfeld (Le Chien de Solférino). Si Virginie Brac flirte avec le fantastique (Cœur caillou) pour évoquer certaines laideurs de ce monde, d'autres excellent dans le thriller comme Andrea Japp (Le Sacrifice du papillon) et Brigitte Aubert (La Mort des bois), ou dans le polar historique comme Anne de Leseleuc, Claude Izner, Viviane Moore, Arlette Lebigre, Béatrice Nicodème, les sœurs Tran-Nhut ou Dominique Muller, à l'instar de quelques spécialistes masculins comme Jean Contrucci et ses mystères de Marseille, Marc Pailler, Jean-François Parot, Frédéric Fajardie et ses héros aux foulards rouges, Armand Cabasson et son épopée napoléonienne, Hervé Le Corre et la Commune de Paris (L'Homme aux lèvres de saphir, 2004), thématique qui inspire à Vautrin Le Cri du peuple (1999), une fresque historique adaptée par Jacques Tardi en bandes dessinées, ou encore Patrick Boman avec son truculent Peabody, inspecteur de police quand l'Inde était encore colonie britannique. Un peu en marge de ces genres déterminés, Fred Vargas (Debout les morts, 1995 ; Pars vite et reviens tard, 2001) apparaît comme un phénomène littéraire étonnant. Traduite dans plus de trente-cinq pays, récompensée par de nombreux prix non seulement en France, mais aussi en Allemagne et au Royaume-Uni, Vargas a bâti livre après livre un univers singulier au sein duquel son protagoniste, le commissaire Adamsberg, sorte de personnage lunaire, ne ressemble à aucun autre enquêteur. Le point de départ de chaque récit est insolite, voire déconcertant, tandis que l'écriture, où les aphorismes le disputent aux digressions et aux métaphores, est singulièrement jubilatoire.

Parmi les auteurs masculins, Paul Halter reste fidèle à l'énigme classique et aux problèmes de chambres closes (La Lettre qui tue), tandis que Serge Brussolo se spécialise dans le thriller angoissant (Les Enfants du crépuscule). Et comme rien n'est jamais figé, certains lorgnent vers d'autres horizons, plus futuristes. Maurice Dantec cherche à savoir ce que sera le Mal au xxie siècle (Les Racines du mal, 1995), tandis que Paul Borelli raconte une enquête policière en 2021 dans un Marseille en pleine déglingue (L'Ombre du chat). Sans doute faut-il voir là une piste nouvelle marquant l'influence de Philip K. Dick chez certains de nos écrivains. Mais force est de constater que cette voie amorcée depuis plus de dix ans n'a jamais été explorée depuis lors. Toutefois, plusieurs auteurs de science-fiction, et non des moindres, sont venus épisodiquement au polar. Yal Ayerdhal (Transparences, 2004), Pierre Bordage (Porteurs d’âmes, 2007), Roland Wagner avec sa série « Les Futurs Mystères de Paris » (1998-2006).

En octobre 1995, Jean-Bernard Pouy et les éditions Baleine créent l'événement en imaginant le Poulpe. Ce personnage insolite est un jeune libertaire qui enquête sur des faits-divers. Chacune de ses aventures est confiée à un auteur différent, chevronné ou débutant. La série obtient à ses débuts un vrai succès public, mais l'absence de sélection dans les titres proposés provoque une désaffection des lecteurs. Si bien que, au bout de huit ans (1995-2003), la collection s'arrête avec 157 titres à son catalogue. Elle reprendra l’année suivante, puis, de façon décisive, en 2009 sous la houlette de Stefanie Delestré.

Le succès public du livre de Jean-Christophe Grangé, Les Rivières pourpres (1998), a contribué à l'émergence de jeunes auteurs de thrillers à la française. Parmi ces jeunes pousses dont les ventes ne laissent de surprendre, on peut citer : Maxime Chattam, Franck Thilliez, Éric Hossan, D.O.A, Philip Le Roy, Mikael Ollivier, Thierry Vieille, Caryl Férey dont le roman Zulu, qui témoigne sur les réalités sociales en Afrique du Sud, a été adapté au cinéma en 2013 avec Forest Whitaker et Orlando Bloom dans les rôles principaux.

Durant les dernières décennies, thriller et roman historique ont gagné d’autres adeptes : Jean-Luc Bizien et sa série avec l’aliéniste Simon Bloomberg pour protagoniste (La Chambre mortuaire) ; Fabrice Bourland rendant hommage à Edgard Poe (La Dernière Enquête du chevalier Dupin) ; Alexis Aubenque visitant une petite ville américaine en proie à une série de crimes (Canyon Creek) ; Jérôme Bucy mêlant écologie, piratage informatique et chauves-souris pour élucider des meurtres commis à Berlin-Est durant la guerre froide (La Colonie des ténèbres) ; Michel Bussi racontant l’affrontement entre deux familles qui se disputent un bébé de trois mois, unique rescapé d’un crash d’avion (Un avion sans elle). Mentionnons également Éric Cherrière mettant en scène une enfant torturée par un tueur (Mademoiselle Chance) ; Sire Cédric innovant dans la veine fantastique lors des enquêtes d’Eva Svärta, policière albinos (Le Premier Sang) ; Nadine Monfils contant, humour belge en plus, les tribulations de mémé Cornemuse ; ou encore Gilles Bornais, Karin Giebel, Bernard Minier, ce dernier, déjà primé à diverses reprises, est traduit dans plusieurs pays d’Europe ainsi qu’aux Etats-Unis.

Toutefois, les tenants du roman noir restent appréciés d’un large public, pour les thèmes abordés mais également pour leurs qualités stylistiques. En première ligne, Marcus Malte (Garden of love), Marin Ledun (Les Visages écrasés), Jérémie Guez (Balancé dans les cordes), Olivier Truc (Le Dernier Lapon), Sylvain Forge (Le Vallon des Parques) et Jean-Paul Jody (La Position du missionnaire) incarnent la continuité du genre avec d’autres auteurs, comme Romain Slocombe, Xavier-Marie Bonnot, Patrick Bard, André Fortin, Maurice Gouiran, Éric Halphen, Jacques-Olivier Bosco, Hugo Buan, Jean-Marie Dumarquez, Benoît Séverac, Paul Colize (Belgique) ou Gérard Streiff. Là encore, les femmes ne sont pas en reste : Ingrid Astier, Françoise Guérin, Elsa Marpeau, Elena Piacentini, Anne Rambach, Elisa Vix, Sophie Loubière, Anne Secret. Avec ces auteurs et des dizaines d’autres non cités, la source n’est pas prête de se tarir, d’autant que l’arrivée du numérique rend bien plus facile l’édition de textes.

7.  L'évolution du genre aux États-Unis

La vague du récit hard-boiled domine encore durant les années 1950 avec une foule d'histoires de détective privé. Mais après guerre, face à la progression importante de la délinquance et de la criminalité, la police apparaît pour la majorité des citoyens comme la seule protection efficace dans la jungle urbaine. Cet état d'esprit favorise la naissance du police procedural (procédure policière), récit qui décrit de façon minutieuse et réaliste le travail quotidien d'une équipe d'enquêteurs professionnels. Parmi les spécialistes de ce genre, on trouve Lawrence Treat (V comme victime, 1947), Hillary Waugh (On recherche, 1952), William McGivern (Coup de torchon, 1953), et surtout Ed McBain (Du balai, 1956) qui publiera plus d'une cinquantaine de récits avec ses inspecteurs du 87, un commissariat new-yorkais. À partir de 1970, le détective privé refait surface. Comme dans les années 1920-1930, certains romanciers vont l'utiliser pour ausculter une société en proie au doute, traumatisée par le drame vietnamien et le gangstérisme politique. Parmi les plus convaincants : Bill Pronzini (The Nameless), Roger Simon (Moses Wine), Arthur Lyons (Jacob Asch), Michael Collins (Dan Fortune), Lawrence Block (Matt Scudder), Robert Parker (Spenser), Loren Estleman (Amos Walker), et surtout James Crumley (Milodragovitch). Les policiers dépeints par Joseph Wambaugh (Patrouilles de nuit) préfigurent ceux que James Ellroy mettra en scène quinze ans plus tard. Vers la même époque, Mary Higgins Clark renouvelle le suspense psychologique (La Nuit du renard), suivie de quelques femmes de talent : Judith Kelman, Patricia MacDonald, Darian North, Jeannine Kadow et l’ancien médecin Tess Gerritsen (L’Embaumeur).

Les années 1980-1990 sont marquées par l'émergence de romans d'une extrême violence. Thomas Harris (Le Silence des agneaux, 1988), John Sandford (La Proie de l'ombre, 1990), Patricia Cornwell (Une mort sans nom, 1995) s'illustrent notamment sur le thème du tueur en série, qui devient un personnage récurrent de la fiction policière. Mais la révélation reste James Ellroy qui, après quelques ouvrages atypiques, laisse éclater son originalité stylistique et compose des reconstitutions historiques au souffle puissant, comme sa tétralogie sur le Los Angeles des années 1950 (Le Dahlia noir, 1987) ou sa démythification des États-Unis des années 1958 à 1972 dans une trilogie historique où la politique est intimement liée au monde du crime. Le premier volume abonde en révélations surprenantes sur le clan Kennedy (American Tabloid, 1955), tandis que le second (American Death Trip, 2001), qui débute par l'assassinat du président, se poursuit au Vietnam où les boys s'enlisent dans une guerre inutile. Mais ce romancier d'exception ne doit pas cacher une foule de nouveaux venus qui se distinguent aussi par leur écriture et les thèmes qui les inspirent. Nick Tosches met en scène la lutte apocalyptique entre les triades asiatiques et la mafia (Trinités, 1994), Elmore Leonard use de l'humour pour explorer le crime en Floride (Punch Creole, 1992)Elmore Leonard. Thomas Kelly rend compte sous l’ère Reagan de la collusion entre les mondes de l’entreprise, de la politique et du crime organisé (Le Ventre de New York, 1997). Carl Hiaasen dénonce la destruction des côtes par les promoteurs (Miami Park, 1991). Il invente le polar écologique, et Barry Gifford le « road novel » (Sailor et Lula, 1990), tandis que James Lee Burke traque le mal dans les bayous de Louisiane (Prisonniers du ciel, 1992) et Joseph Kanon n’en fini pas de conter les méfaits de la chasse aux sorcières (L’Ultime Trahison, 1998 ; L’Ami allemand, 2001).

Elmore Leonard Photographie

Elmore Leonard L'œuvre du romancier américain Elmore Leonard se caractérise par une technique narrative proche des procédés cinématographiques. 

Crédits: MDCarchives Consulter

Au cours des deux dernières décennies, d'autres romanciers à l'univers singulier, souvent empreint d'humour et de dérision, se sont révélés à un lectorat français toujours plus important au fil des années. Parmi les plus talentueux, citons Michael Connelly, Harry Crews, Kent Harrington, Daniel Woodrell, Robert Crais, George Pelecanos, Dennis Lehane (Mystic River), James Grady (Les Six Jours du condor), sans oublier Richard Price (Ville noire, ville blanche) que ses pairs classent en tête des dialoguistes de talent. Les révélations américaines récentes ont pour nom : Thomas H. Cook, dont le thème de prédilection reste les secrets de famille (Au lieu-dit noir étang) ; Don Winslow qui démasque les trafiquants de drogue (La Griffe du chien) ; Craig MacDonald dont le séduisant détective Hector Lassiter rencontre enfin Ernest Hemingway, son idole (La phrase qui tue) ; Craig Johnson, auteur d’une série consacré au shérif Walt Longmire, très marqué, brisé même par la vie (Little Bird, 2009) ; et surtout la jeune Megan Abbott, docteur en littérature et dont les premiers romans ont été primés (Red Room Lounge et Adieu Gloria).

Chez les vétérans figurait Robert Ludlum, conteur hors pair et spécialiste du thriller apocalyptique. Sa disparition en 2001 n'a pas empêché ses éditeurs de proposer régulièrement un nouvel ouvrage signé de lui et achevé, voir totalement écrit par un autre auteur. Le thriller se décline en diverses catégories qui constituent autant de sous-genres : techno-thriller (Tom Clancy), médical (Robin Cook, Michael Palmer), judiciaire (John Grisham, John Lescroart, Philip Margolin, Lisa Scotteline, Scott Turow...), financier (Stephen Frey, Gini Hartzman). Restent pas mal d'inclassables, comme Jerome Charyn et son commissaire juif new-yorkais atteint du ver solitaire (Marilyn la dingue, 1976), Donald Goines, ancien dealer qui écrivit en prison d'âpres récits sur les drogués, Marc Behm qui met en scène une envoyée du diable en quête d'âmes perdues (Crabe), et Donald Westlake (1933-2008), dont la loufoquerie dissimule une vision pessimiste des États-Unis. Chaque année voit ainsi naître de nouveaux talents qui traduisent la vigueur d'un genre qui peut aussi englober le récit de terreur, avec Dean Koontz (Les Larmes du dragon), le suspense avec Harlan Coben (Ne le dis à personne), ou encore et surtout Stephen King, best-seller absolu (Jessie et 22-11-63).

Mais le phénomène le plus sensible reste l'émergence d'une nouvelle vague de romancières qui ont investi le roman noir. Dorothy Uhnak, la première, avait tracé la voie dès 1968 avec sa policière Christie Opara (La Main à l'appât). Une dizaine d'années plus tard, cette exception devient la règle. Sue Grafton publie une série avec Kinsey Millhone, une privée de choc (A comme alibi), tout comme Karen Kijewsky (Quitter Kat), Linda Barnes (Coyotte), Sara Paretsky et bien d'autres. Nevada Barr raconte la vie quotidienne d'Anna Pigeon, comme elle femme ranger, et Sandra Scoppettone se fait le chantre de l'homosexualité féminine (Je te quitterai toujours). De manière plus classique, mais tout aussi insidieuse, Martha Grimes (Le Mystère de Tarn House) et Elizabeth George (Un goût de cendres) choisissent le cadre de l'Angleterre contemporaine pour tisser de sombres drames.

8.  Le roman policier britannique

L'origine du genre au Royaume-Uni reste en débat ; les uns citent Les Aventures de Caleb Williams (1794) de William Godwin, d'autres les Penny Dreadful (sortes de Dime Novel à l'anglaise). Plus plausibles, les récits d'aventure de Wilkie Collins, petits chefs-d'œuvre de suspense (La Dames en blanc, 1860 ; La Pierre de Lune, 1868) dans lequel apparaît le sergent Cuff, un policier de Scotland Yard, marquent les premiers pas du roman policier britannique. N'oublions pas l’œuvre imposante de Mary Elizabeth Braddon, auteur de plus de quatre-vingts romans et de deux cents nouvelles. Pionnière du récit criminel à la mode victorienne, elle est la première femme à avoir choisi un détective comme protagoniste, un certain Peters, sourd et muet, expert en déduction (La Trace du serpent, 1860). On considère Le Secret de Lady Audley (1862) comme un de ses meilleurs titres. Parmi les curiosités de cette époque, retenons Le Grand Mystère du Bow (1892), excellente histoire de chambre close imaginée par Israel Zangwill, qui décrit les réalités sociales d'un quartier populaire de Londres. Une autre zone de cette ville, Saint John's Wood, est le point de départ de La Mémorable et Tragique Aventure de Mr Irwin Moyneux de J. Storer Clouston. Publié en France en 1911, ce chef-d’œuvre d’humour noir fut adapté en 1937 par Jacques Prévert pour Marcel Carné sous le titre Drôle de drame. Clôturons avec Voie sans issue (également titré L'Abîme), un excellent récit à quatre mains de Wilkie Collins et Charles Dickens. Ce dernier s'est aussi distingué dans ce genre naissant avec Oliver Twist (1838) et son clan de criminels commandé par l'ignoble Fagin, Barnabé Rudge (1840) qui tourne autour de deux meurtres. Mentionnons également Bleak House (1853) avec l'inspecteur Buckett de Scotland Yard et Le Mystère d'Edwin Drood (1870), son dernier livre resté inachevé. Depuis de nombreuses années, on ne compte plus le nombre d'écrivains qui ont imaginé une fin possible pour ce roman.

Marqué à ses débuts par la detective fiction chère à l'école anglaise classique, le genre a évolué. La succession d'Agatha Christie, de Patricia Wenthworth et de Dorothy Sayers a été assurée par Phyllis Dorothy James (Péché originel, 1994). Son héros, Adam Dalgliesh, est un classique inspecteur de Scotland Yard, de surcroît poète. Sa modernité tient à la densité des personnages et au réalisme avec lequel elle met en scène la vie et ses passions destructrices. Ruth Rendell obéit elle aussi à des procèdures policières classiques (sa série consacrée à l'inspecteur Reginald Wexford), mais elle reste imbattable dans le suspense psychologique (L'Analphabète, 1977), à l'instar d'une Patricia Highsmith aux États-Unis. Ces deux championnes du best-seller ne sont pas seules à explorer les atmosphères vénéneuses de la campagne ou de la ville. L'école britannique est riche de Margaret Yorke, Frances Fyfield, Liza Cody, Sarah Dunant, June Thompson... Val McDermid (Arrêts de jeu) se démarque de ses consœurs avec son héroïne Kate Brannigan, détective privée à Manchester, et vire franchement au roman noir avec La Dernière Tentation (2002) et Quatre Garçons dans la nuit (2003), tout comme Lynda la Plante (Coup de froid, Martina Cole (Une femme dangereuse) et Minette Walters, qui utilise les ingrédients du roman d'énigme pour mieux le pervertir, en étudiant les relations des familles dépositaires de terribles secrets. Parmi les révélations féminines, Mo Hayder se fait remarquer dès son premier roman, Birdman (1999), dans lequel l'inspecteur Jack Caffery est confronté à un tueur en série qui enferme un oiseau vivant dans la cage thoracique de ses victimes. Son troisième opus, Tokyo (2004), tourne autour des massacres commis en 1937 par les Japonais dans la ville chinoise de Nankin.

Les romanciers britanniques sont plusieurs à avoir créé des séries de romans de procédure policière (police procedural) : Colin Dexter (l'inspecteur Morse), Reginald Hill (le superintendant Dalziel), Mark Billingham avec son inspecteur londonien Tom Thorpe, trapu, opiniâtre et fan de musique country (une dizaine d’enquêtes entre Dernier Battement de cil, 2001 et 2013). Concluons cette liste avec un des plus passionnants, John Harvey (l'inspecteur Resnick), qui a choisi comme cadre Nottingham, une ville en plein désarroi car elle serait le reflet de la situation de crise et de violence qui sévit dans le pays. Michael Dibdin (1947-2007) préfère des intrigues subtiles que résout en Italie son policier favori Aurelio Zen. D'autres auteurs sont apparus ces dernières années : Peter James aux scénarios tirés au cordeau ; Andrew Taylor, auteur de Requiem pour un ange, une trilogie unique car l'histoire est racontée en remontant le temps ; Stephen Booth, lui aussi auteur d'une trilogie de Peak District (Black Dog, 2001 ; Peak Park, 2002 ; L'Aigle sanglant, 2004), où on découvre Ben Cooper, un policier attachant ; ou encore Jacqueline Winspear (qui vit aux États-Unis) dont l'héroïne, une femme de chambre à l'époque des suffragettes, devient détective. Les révélations britanniques de ces dernières années restent toutefois Tom Rob Smith et Roger Jon Ellory. Le premier a signé deux romans : Enfant 44 et Kolyma (2009) qui se déroulent durant les années 1950, dans une Union soviétique que la mort de Staline plonge dans le chaos. Son troisième roman, Agent 6 (2011), explore les mêmes thèmes une dizaine d’années plus tard. Le second a séduit les lecteurs français avec une trilogie consacrée à la mafia, à la C.I.A. et à la police new-yorkaise, il publie Mauvaise Étoile (2011), un roman noir poignant situé au Texas en 1964. Une curiosité : J. K. Rowling, créatrice de la série Harry Potter (achevée en 2007), a publié Une place à prendre (2012), ou comment une élection municipale fait basculer un village paisible dans la violence. Son deuxième polar, The Cuckoo's calling (2013), est paru sous le pseudonyme de Robert Galbraith.

En Écosse, Ian Rankin fait évoluer son inspecteur John Rebus dans la ville d'Edimbourg, tandis que Jack Laidlaw, créé par William McIlvaney, arpente les rues de Glasgow. Parmi les romanciers écossais, Philip Kerr fait ses gammes avec La Trilogie berlinoise (1989-1991), qui se déroule de l'avènement du nazisme à l'après-guerrePhilip Kerr. Devant le succès de ces récits historiques, Kerr a poursuivi quelques années après la saga de son détective Bernie Gunther, (La Mort entre autres, 2006 ; Une douce flamme, 2008 ; Hôtel Adlon, 2009 ; Vert de gris, 2010 ; Prague fatale, 2011). On lui doit également une enquête menée à Saint-Pétersbourg sur un trafic d'éléments radioactifs (Chambres froides, 1994) et trois récits de science-fiction policière : Une enquête philosophique (1993), où officie un tueur de tueurs en série ; La Tour d'Abraham (1995), où un ordinateur géant, destiné à régir la vie des gens en permanence, se dédouble et agresse les humains ; Le Sang des hommes (1998) imagine qu'en 2060 on peut déposer son sang à la banque s'il n'est pas contaminé. Il remplace l'étalon-or. Avec Les Chiffres de l'alchimiste (2002), Kerr est revenu au roman historique et met en scène Isaac Newton. L'école écossaise compte aussi Christopher Brookmyre qui débute avec Un matin de chien (1996), un roman noir dans lequel le journaliste Jack Parlabane se livre à une implacable autopsie de la réforme du système de santé imposée par le parti conservateur. Les politiciens sont aussi la cible de Iain Banks dans Un homme de glace (1993), tandis que John McLaren, dans Taxis noirs (1999), met en scène yuppies et dirigeants arrogants et machistes qui, pour accroître leur pouvoir et leurs revenus financiers, ne respectent aucune règle morale. Peter May, désormais installé en France, dans le Lot, déroule une partie de ses intrigues en Chine. Campbell Armstong (1944-2013) raconte les enquêtes de Lou Perlman, policier juif de Glasgow toujours en délicatesse avec sa hiérarchie. De son côté, Denise Mina, ex-enseignante en droit pénal à l’université de Glasgow, a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des pièces pour le théâtre, d’autres pour la radio. Ses deux héroïnes sont la journaliste Patricia « Paddy » Mehan (Le Champ du sang, 2005 ; La Mauvaise Heure, 2006) et l’inspectrice, puis commissaire Alex Morrow (Le Silence de minuit, 2009 ; La Fin de la saison des guêpes, 2011).

Philip Kerr Photographie

Philip Kerr Par le biais des enquêtes de Bernie Gunther, c'est une plongée dans la société nazie que propose l'écrivain britannique Philip Kerr dans la Trilogie berlinoise

Crédits: T. Garriga/ epa/ Corbis Consulter

En Irlande, Colin Bateman (Divorce, Jack !) confronte le journaliste Starkey à des membres de l'I.R.A. qui ont sombré dans le banditisme. On retrouve par la suite Starkey dans les milieux de la boxe new-yorkaise (L'Autruche de Manhattan). Daniel Easterman a choisi le thriller pour dénoncer les divers terrorismes qui ensanglantent le Moyen-Orient (Le Jugement final) et menacent la paix du monde (Le Septième Sanctuaire). Actrice (à ses débuts, elle incarna Vicky, l'héroïne de la série « Doctor Who », 1964-1965), dramaturge, Maureen O'Brien crée une série avec l'inspecteur John Bright, petit homme chafouin qui, lors de sa première apparition (Les fleurs sont faciles à tuer, 1987), enquête sur l'assassinat d'une star de la télévision. Déjà remarqué pour son roman Le Trépasseur, Eoin McNamee raconte les coulisses de l'accident qui, le 31 août 1997, coûta la vie à la princesse Diana (00 :23, pont de l'Alma, 2007).

Toutefois, les deux révélations irlandaises de ce début du xxie siècle ont pour noms Ken Bruen et Sam Millar. Il semble évident que leur passé et les épreuves subies ont inspiré une partie de leurs œuvres respectives. En 1979, Ken Bruen, interpellé par erreur lors d'une rixe dans un bar de Rio, passera quatre mois dans une geôle brésilienne où il sera torturé. Son œuvre se compose de deux séries: la première, qui rend hommage à Ed McBain, est consacrée à "R&B" (Roberts et Brant), tous deux policiers dans un quartier difficile de Londres; la seconde se déroule en majeure partie à Galway, ville natale de l'auteur, et met en scène Jack Taylor, un ancien flic devenu privé, personnage complexe, habité par un fort sentiment d'autodestruction (Delirium tremens, 2001 ; Le Martyr des Magdalènes, 2003 ; Toxic blues, 2005).

Né à Belfast en 1958, Sam Millar rejoint l'I.R.A. à l'âge de quatorze ans. Emprisonné deux ans plus tard à Long Kesh, il y passe huit ans durant lesquels il subit brutalités et tortures. Réfugié aux États-Unis, il dévalise avec un complice un dépôt de la Brink's avec des armes en plastique et un véhicule défaillant. Leur butin dépasse 7 millions de dollars. Après avoir tenté de le donner à un prêtre qui secourt les pauvres, Millar est arrêté et de nouveau emprisonné. À sa libération, écrire s'assimile pour lui à une rédemption. Lauréat de plusieurs prix, il a publié une dizaine de titres dont Redemption Factory (2005), Poussière tu seras (2006) et On the Brinks (2009).

Originaire de Dublin, John Connolly connaît le succès avec son premier roman Tout ce qui meurt (1999), premier volet de la saga de Charlie Parker, un policier new-yorkais qui retrouve sa femme et sa fille assassinées. Il démissionne pour traquer le tueur, un psychopathe surnommé « le voyageur ». Parmi d'autres ouvrages de qualité, citons : Comment tuer un homme (2011), dans lequel Cari Gébler raconte comment en 1854 la famine a décimé l'Irlande ; Déjanté, premier polar de Hugo Hamilton (prix Fémina 2004 avec Sang impur) ; El Sid (2006) de Chris Haslam, comédie burlesque où un vétéran des Brigades intemationales repart en Espagne à la recherche d'un trésor de guerre ; Les Fantômes de Belfast de Stuart Neuville dont le protagoniste Gerry Fegan noie dans l'alcool son mal de vivre lorsque la paix est enfin revenue à Belfast, il est hanté par les victimes des attentats qu'il a commis ; Les Disparus de Dublin de Benjamin Black, pseudonyme avec lequel l'écrivain John Banville, fait une entrée remarquée dans le polar, est basé sur une enquête qui met en cause l'Église ; enfin, le journaliste Gene Kerrigan, dans À la petite semaine (2005), donne une image inattendue de l'Irlande d'aujourd'hui.

Moins doté que l'Écosse, le pays de Galles compte cependant deux romanciers talentueux. Le plus ancien, Bill James signe une série consacrée à un groupe de policiers tiraillés entre leur vie privée et les exigences de leur métier. Avec le recueil Cinq Pubs, deux bars et une boîte de nuit (1997), John Williams entame une trilogie noire consacrée à Cardiff, sa ville natale. À noter que l’écrivain Roald Dahl, natif du Pays de Galles, est l’auteur de nouvelles qui ont été adaptées par Alfred Hitchcock pour le petit écran, la plus célèbre restant Le Coup de gigot (1953).

En Angleterre aussi, le roman noir fait sa percée. Avec Ted Lewis (1940-1982) d'abord, un habitué de Soho et des bas-fonds dont les romans fournissent un panorama réaliste de la pègre londonienne des années 1960 (Jack Carter, 1990). Robin Cook (1931-1994), qui a mené une vie d'aventurier avant de se fixer dans un village de l'Aveyron, prend le relais. Sa série, avec son enquêteur anonyme, d'une noirceur peu commune, est une réussite exemplaire dans l'exploration de la conscience des psychopathes (J'étais Dora Suarez, 1990). Son premier opus, Crème anglaise (1962), mettait en scène des « mimiles » de la haute société fraternisant avec la pègre de la capitale. Cette description du milieu londonien est vivace chez Anthony Frewin (London Blues, 1997), l'ancien assistant de Stanley Kubrick et plus encore dans la remarquable trilogie de Jake Arnott publiée de 1999 à 2003. Depuis la disparition de Lewis et de Cook, d'autres talents se sont manifestés : Nicholas Blincoe (Acid Queen), Simon Kernick (Mort mode d'emploi), Jonathan Triggell (Jeux d'enfants), Charlie Williams (Les Allongés), Colin Cotterill (Le Déjeuner du coroner). Là encore, révélation de deux auteurs majeurs : le premier, Graham Hurley (Les Anges brisés de Somerstown, 2002), créateur de l'inspecteur Joe Faraday de la police de Portsmouth dont les enquêtes captivantes sont pleines d'humanité. Le second, David Peace, qui vit et enseigne au Japon. Il est l'auteur de la tétralogie « Red Riding Quartet », un grand cycle consacré à son Yorshire natal dont les quatre volumes ont pour titres : 1974, 1977, 1980, 1983. En nourrissant son récit de faits-divers réels, le romancier dresse un portrait décapant de l'Angleterre sur une décennie, avec une référence à la série de crimes commis par l'éventreur du Yorkshire, affaire qui bouleversa son enfance.

9.  Ethnographie et histoire

Arthur Upfield, fasciné par le bush australien et la culture aborigène, a inventé l'inspecteur métis Napoléon Bonaparte (La Branche coupée) et suscité un émule, l'Américain Tony Hillerman, qui nous fait découvrir dans ses romans la civilisation des Indiens Navajo (Le Voleur de temps).

Le roman policier historique est sans doute né avec Robert Van Gulik, créateur au début des années 1960 d'une série consacrée au juge Ti, un magistrat qui vivait en Chine vers 650. L'Anglaise Ellis Peters a pris le relais avec Cadfael, un moine bénédictin, enquêteur en 1140. Depuis lors, le genre a fait florès. Anton Gill met en scène un scribe égyptien à l'époque de Toutankhamon, Candace Robb un archer du xiiie siècle, Peter Lovesey fait renaître Édouard VII, etc. Quelques Françaises explorent le passé avec talent. Anne de Leseleuc raconte l'apogée de Rome avec son avocat gaulois Marcus Aper, Viviane Moore, le Moyen Âge par l'entremise de son chevalier breton Galeran de Lesneven, et Elena Arseneva, d'origine russe, l'époque du règne du prince Vladimir avec Artem, un boyard enquêteur à Kiev.

Le roman historique s'est développé avec plus ou moins de bonheur dans toute l'Europe, notamment au Royaume-Uni où un spécialiste comme Paul C. Doherty, créateur d'une série avec Hugh Corbett, espion d'Édouard II, utilise au moins cinq pseudonymes (Anna Apostolou, Ann Dukthas, Michael Clynes, C. L. Grace, Paul Harding), avec lesquels il crée autant de séries situées à des époques différentes. Citons encore Ian Morson, Kate Sedley, Margaret Frazer, Stephanie Barron, Bernard Bastable et surtout Edward Marston et la prolifique Anne Perry. À noter que, de 2004 à 2011, le romancier français Frédéric Lenormand a repris le personnage du juge Ti dans dix-huit aventures fort réussies. Puis avec La baronne meurt à cinq heures (2011), il a entamé une nouvelle série fort divertissante intitulée « Voltaire mène l’enquête ». Ce premier volume a reçu le prix Historia, prix Arsène Lupin et prix du zinc de Montmorillon. Désormais, le philosophe français traque chaque année un assassin : Meurtre dans le boudoir (2012), Le diable s’habille en Voltaire (2013) et Crimes et condiments (2014).

En Russie, Boris Akounine crée une série consacrée à un policier moscovite du xixe siècle, Eraste Petrovitch Fandorine. On notera que le nom de cet enquêteur renvoie à celui du journaliste Fandor, personnage essentiel du cycle Fantômas. Le thriller historique a ses adeptes et plusieurs romanciers de qualité ont donné au genre ses lettres de noblesse. Citons l'Allemand Gisbert Haefs, poète, musicien, traducteur des chansons de Brassens dans son pays, qui met en scène Hannibal dans plusieurs ouvrages malheureusement inédits en France ; l'historien italien Valerio Massimo Manfredi, lui, s'intéresse à l'empire romain (La Dernière Légion), consacre une trilogie à Alexandre le Grand puis revient à notre siècle avec un thriller où le personnage de William Blake, archéologue comme lui, met au jour le sarcophage de Moïse alors qu'un nouveau conflit israélo-arabe vient d'éclater (Le Pharaon oublié). Sa consœur Danila Comastri Montanari (Cave Canem) explore l'Antiquité avec son sénateur romain Publius Aurélius Statius (treize enquêtes de 1993 à 2007), tandis que Giulio Leoni envoie Dante enquêter sur un maître mosaïste retrouvé mort dans une église. Umberto Eco met en scène le conflit opposant des moines franciscains à l'autorité papale dans une intrigue où un mystérieux manuscrit est l'objet de toutes les convoitises (Le Nom de la rose, 1980), tandis que Valerio Evangelisti signe une série consacrée à l'inquisiteur Nicolas Eymerich, inspiré par le célèbre Torquemada, avant de raconter la saga de Nostradamus (Le Roman de Nostradamus).

L'Espagnol Ignacio Garcia Valino explore la Grèce antique des premiers philosophes (Les Deux Morts de Socrate) et Alfonso Mateo-Sagasta, deux fois récipiendaire du prix Espartaco, lance son héros, Isidoro Montemeyer, dans une enquête littéraire pour découvrir l'identité véritable du romancier qui publia une seconde partie du Don Quichotte, mettant en péril la suite que devait livrer Cervantès. Partout, l'originalité stylistique et la recherche d'un sujet inédit sont à l'ordre du jour.

10.  Planète polar

  Les pays nordiques

Depuis la fin des années 1960, le roman policier à contenu social s'est développé dans de nombreux pays. En Suède, dès 1965, le couple formé par Maj Sjöwall et Per Wahlöö se livrait à une violente critique du « paradis suédois » avec une série de dix enquêtes menées par l'inspecteur Martin Beck et ses hommes. Ce changement radical au cœur d'une littérature policière jusque-là assez classique a généré, non seulement en Suède mais dans pratiquement tous les pays nordiques, plusieurs générations d'écrivains qui s'expriment de façon critique sur la société. Dans un registre proche du couple Sjöwall-Wahlöö qui l'a inspiré, on trouve Mankell (Meurtriers sans visage) dont la série qui a pour héros l'inspecteur Kurt Wallander obtient un grand succès en France, ce qui incite les éditeurs à accorder une place importante aux auteurs suédois. Parmi ceux qui sont traduits, Kjell-Olof Bornemark (1924-2006) débute avec un récit d'espionnage atypique (La Roulette suédoise, 1982), puis il met en scène un laissé-pour-compte que son exclusion de la société va conduire à un geste fatal (Coupable sans faute, 1989). Staffan Westerlund entame avec L'Institut de recherches (1983) une série consacrée à Inga-Lisa, une avocate spécialisée dans la défense de l'environnement. Le criminologue G. W. Persson, conseiller auprès du ministre de la Justice, donne une trilogie sur « le crime et le châtiment en Suède » (1978-1982) avec comme protagoniste le policier Lars Martin Johansson, qui n'hésite pas à dévoiler les manipulations politico-financières et les corruptions de fonctionnaires. On retrouve Johansson vingt ans plus tard dans La Nuit du 28 février (2002) qui évoque l'assassinat jamais élucidé du Premier ministre Olof Palme en 1986. Ni ce dernier ni aucun des autres acteurs de ce drame n'est nommé. Mais, usant du roman à clé, l'auteur démontre comment l'incurie combinée du gouvernement, de la police et des services secrets a rendu possible ce meurtre et impossible sa résolution. Parmi les récents romanciers suédois, citons Ake Edwardson, créateur d'une série avec le commissaire Erik Winter de Göteborg, Liza Marklund qui, après avoir été grand reporter à la télévision, met en scène la journaliste Annika Bengtzon qui mène des enquêtes dangereuses (Studio Sex), tandis que sa consœur Karin Alvtegen (petite nièce d'Astrid Lindgren, la créatrice de Fifi Brindacier) s'est fait connaître avec un thriller psychologique fort réussi (Recherchée). La juriste Asa Larsson donne un beau portrait d'une avocate, Rebecka Martinsson, confrontée à une secte messianique lorsqu'elle retourne dans le village lapon de son enfance (Horreur boréale). Issue du courant appartenant au roman prolétarien, Aino Trosell s'est orientée à partir de 1999 vers le roman policier tout en continuant à jeter un regard critique sur la société suédoise, comme le démontre Si le cœur bat encore (1998). Il s'agit du premier volet d'une trilogie, dont la protagoniste, Siv Bahlin, est aide-soignante dans une maison de retraite. Mais la trilogie qui a fait le plus parler d'elle a pour titre Millenium et pour auteur Stieg Larsson (1954-2004), mort prématurément peu après avoir achevé son manuscrit. Ces trois récits ont pour personnages centraux le journaliste Mikael Blomkvist et la sauvage Lisbeth Salander, placée sous tutelle, confrontés à de dangereux personnages. Une saga haletante et un succès public indéniable. Une autre série signée Camilla Läckberg a séduit le lectrorat français. Débutant avec La Princesse des glaces (2002), elle met en scène Erica Falck, une biographe de trente-cinq ans qui habite Fjällbacka, un petit port de pêche suédois et possède une grande expérience du crime. Compagne de l’inspecteur Patrik Hedström, elle l’épouse dans le quatrième volet de ses aventures (L’Oiseau de mauvais augure, 2006).

Aux Pays-Bas, Janwillem Van de Wetering (1931-2008) recrée l'atmosphère d'un commissariat d'Amsterdam proche de celui d'Ed McBain, au moins à ses débuts. Car ces policiers bataves, adeptes de la pensée orientale, sont les plus zen du genre. Maître de la comédie policière, Elvin Post revendique l’influence des frères Coen (Jour de paie ; Faux et usage de faux ; Losers nés). À noter aussi en Belgique flamande, l’émergence de Pieter Aspe, désormais célèbre grâce au commissaire Van In et à son assistant, l’inspecteur Versavel, qui arpentent les rues de Bruges (Le Message du pendu, 2002).

En Finlande, une passionnante série de Matti Yrjänä Joensuu (1948-2011) nous plonge au cœur de la délinquance. L'action se déroule à Helsinki, avec l'inspecteur Timo Harjunpää (Harjunpää et le fils du policier). De son côté, Leena Lehtolainen publie les enquêtes de Maria Kallio (Mon Premier Meurtre), une femme policier très populaire chez les lecteurs finlandais. Le romancier américain James Thompson, qui habite ce pays depuis de nombreuses années, est l’auteur d’une série consacrée à Kari Vaara, inspecteur de la criminelle d’Helsinki qui débute avec La Nuit glaciale du Kaamos (2009). Dans l’épisode suivant, Meurtre en hiver polaire (2011), Vaara enquête sur un ancien héros soupçonné de crimes de guerre.

Chez les Danois, Leif Davidsen (La Femme de Bratislava) s'est rendu célèbre par ses plongées dans l'histoire qu'il ausculte à la manière d'un Didier Daeninckx. En 2007, Jussi Adler-Olsen crée la sensation avec Miséricorde, première enquête du département V, composé d’un policier sur la touche, Carl Mørck, et de son assistant, Hafez el Assad, d’origine syrienne. Couronnée de plusieurs prix internationaux, cette première enquête a été suivie par Profanation (2008), Délivrance(2009), et Dossier 64 (2010). L’auteur a prévu une série de onze volumes. Frère et sœur, Søren et Løtte Hammer écrivent à quatre mains les enquêtes d’une brigade de policiers de Copenhague dirigée par l’inspecteur en chef Konrad Simonsen. Cette série débute avec Morte la bête (2010) puis Le Prix à payer (2010). Le troisième volet, Le Cercle des cœurs solitaires (2011), s’attarde sur la jeunesse de Simonsen et ses débuts dans la police, une plongée dans le passé marquée par les illusions perdues d’une génération. Enfin, le Finlandais Antti Tuomainen signe un best-seller dès son premier livre, La Dernière Pluie (2010), où un homme recherche sa femme journaliste, disparue alors qu’elle enquêtait sur un serial killer.

On doit lire également Flemming Jarlskov (Coupe au carré), Peter Hoeg (Smilla et l'amour de la neige) et Dan Turell, dont le détective privé lorgne du côté de Hammett (Mortel Lundi), alors que celui du Norvégien Gunnar Staalesen (Le Loup dans la bergerie) fait plutôt penser au Philip Marlowe de Chandler. En parallèle à cette passionnante série, Staalesen a écrit la saga de sa ville natale (Le Roman de Bergen, six volumes), tandis que Jo Nesbo est en tête des ventes avec L'Étoile du diable, ce signe qu'un tueur en série laisse auprès de ses victimes (il leur coupe un doigt). Parmi les autres auteurs norvégiens, citons Ann Holt (La Déesse aveugle), Karin Fossum (Celui qui a peur du loup), Morten Harry Olsen (Tiré au sort), Fredrik Skagen (Black-Out), Kim Smage (Sub Rosa) et Pernille Rygg (L'Effet papillon). Dernière révélation, Mikkel Birkegaard, auteur du best-seller La Librairie des ombres (2007), où les livres ont pouvoir de vie et de mort.

La surprise vient d'Islande. Ce pays de 350 000 habitants compte maintenant de nombreux auteurs traduits à l'étranger : Olafur Haukur Simonarson (Le Cadavre dans la voiture rouge), Arni Thorarinsson (Le Temps de la sorcière), Olafur Johan Olafsson (Absolution) et le plus populaire à ce jour, Arnadur Indridason. Les enquêtes de son commissaire Erlandur dans La Cité des jarres, puis dans La Femme en vert et dans La Voix lui ont valu un succès international. D’autres auteurs depuis se sont manifestés : Steiner Bragi (Installation), Stefan Mani (Noir karma), Yrsa Sigurdardottir (Ultimes rituels), Jon Hallur Stefansson (L’Incendiaire), Kjell Westö (Les Sept Livres de Helsingfors).

  Allemagne et Autriche

L'école allemande est florissante avec Horst Bozetsky, Hansjorg Martin (1920-1990), Jürgen Alberts, Frank Goyke, Pieke Bierman, Jacob Arjouni (1964-2013) ou Bernhard Schlink. Affaires criminelles, racisme, déviances, scandales : leurs romans passent au crible l'histoire de l'Allemagne réunifiée. Citons encore Ingrid Noll et ses sombres intrigues familiales (Confession d'une pharmacienne) et Christian V. Ditfurth dont le protagoniste, un historien de Hambourg, le Pr Stachekmann, est confronté à la Stasi, quatorze ans après la chute du Mur de Berlin et la disparition de la R.D.A. (Frappé d'aveuglement). Un thème qu'on retrouve dans Welcome OSSI de Wolfgang Brenner. D’autres voix se manifestent, comme celles d’Andrea Maria Schenkel, qui explore le passé (La Ferme du crime), de Jan Costin Wagner, à qui la Finlande sert de décor (Lumière dans une maison obscure), ou de Volker Kutscher, créateur du commissaire berlinois Gerson Rath, qui enquête dans un studio de cinéma suite à la mort de deux actrices (La Mort muette). En Autriche, le plus brillant romancier est sans conteste Wolf Haas, créateur du détective privé Simon Brenner, bourru, totalement dépourvu de méthode et de flair. Ses enquêtes sont jubilatoires, en particulier Silentium, où il est confronté à des pratiques pédophiles dans un établissement scolaire dirigé par des religieux. Parmi les nouveaux venus, Heinrich Steinfeld (Le Onzième Pion) mêle pour le plus grand plaisir du lecteur ironie, aphorismes et la digression existentielle ; Richard Birkefeld et Goran Heichmeister explorent à quatre mains l’Allemagne des années 1930 ; Sebastian Fitzek est surnommé le numéro un du suspens. Mais il ne faut pas oublier aussi des romancières de talent comme dans les autres pays d’Europe : Nele Neuhaus, Alex Berg (Zone de non droit), Tina Uebel (La Vérité sur Frankie).

  Italie

Après les années noires où la littérature policière avait été interdite par Mussolini, Giorgio Scerbanenco (1911-1969) fait figure de pionnier. Considéré comme le père du roman noir italien, il met en scène Duca Lamberti, radié du conseil de l'ordre des médecins pour euthanasie, et n'a pas son pareil pour décrire le banditisme organisé et les affaires louches à Milan (Vénus privée, 1966). À la même époque, on peut également citer le duo formé par Carlo Fruttero et Franco Lucentini (La Femme du dimanche, 1972), et Leonardo Sciascia, grand pourfendeur de la Mafia dont le roman Le Contexte (1971) a inspiré le film Cadavres exquis (1975) de Francesco Rosi. Un des vieux amis de Sciascia, tard venu à l'écriture, Andrea Camilleri, a su séduire le public européen avec son commissaire Montalbano qui évolue en Sicile, région natale de son créateur. Aujourd'hui, l'Italie compte des dizaines d'auteurs. Parmi les plus talentueux, citons Pino Cacucci (San Isidro football club), Carlo Lucarelli (Guernica), Augusto De Angelis (L'Hôtel des trois roses), Laura Grimaldi (Le Soupçon), Santo Piazzese (Le Souffle de l'avalanche), Andrea Pinketts (Le Sens de la formule), Franco Mimmi (Notre Agent en Judée), Margherita Oggero (La Collègue tatouée), Renato Olivieri (L'Affaire Kodra), Marcello Fois (Plutôt mourir), Sandrone Dazieri (Le Blues de Sandrone), Giorgio Todde (L'État des âmes), Piergiorgio di Cara (Île noire), Bruno Arpaia (Dernière Frontière), Nicoletta Vallorani (La Fiancée de Zorro), Nino Filasto (La Fiancée égyptienne), et le sénateur Giancarlo Carofiglio (Témoin involontaire)... Trois chefs-d'œuvre : Macaroni (1997) de Loriano Macchiavelli et Francesco Guccini, évoque l'immigration italienne en France et imbrique de façon parfaite énigme, suspense et constat social. L'Immense Obscurité de la mort (2004) de Massimo Carlotto, où un prisonnier qui a tué lors d'un braquage une femme et son fils, formule quinze ans plus tard un recours en grâce. Il sollicite le pardon du mari et père des victimes : en résulte un tragique face à face, à l'épilogue déroutant. Romanzo criminale (2002), de Giancarlo de Cataldo, juge à la cour d'assises de Rome, est la chronique magistrale du monde du crime à Rome de 1978 à 1992. Enfin signalons deux auteurs singuliers : Gilda Piersanti auteur de plusieurs polars romains (Vert palatino) habite Paris depuis trente ans. Cesare Battisti, ancien membre d'un groupe armé exilé en France, en fuite pour échapper à l'extradition depuis 2004, a signé une dizaine de romans noirs dans lesquels il dénonce la lutte armée qui se retourne toujours contre ses auteurs. En 2012, il a obtenu l’asile politique au Brésil.

  Espagne et Andorre

Peu avant la fin de la dictature franquiste, Jaume Fuster (1945-1998) publie Petit à petit l'oiseau fait son nid (1972), un roman noir qui illustre la liaison entre la bourgeoisie barcelonaise et la pègre des bas-fonds. Manuel Vazquez Montalbán (1939-2003), « le Chandler catalan », prend le relais pour relancer le genre avec Pepe Carvalho, son détective épicurien. Francisco Gonzalez Ledesma, après avoir publié plus de 500 pulps sous le pseudonyme de Silver Kane, passe au roman. Certains s'apparentent à une chronique des années de la dictature (Los Napoleones), d'autres appartiennent à la série consacrée à Ricardo Méndez, un commissaire de Barcelone, nostalgique et plein de compassion pour les faibles (La Dame de Cachemire). Si Juan Madrid (Cadeau de la maison) et Andreu Martin (Prothèse) s'impliquent à leurs débuts dans des récits âpres et violents, Arturo Pérez-Reverte préfère choisir une voie plus intellectuelle et ludique (Le Tableau du maître flamand).

Barcelone abrite de nombreux écrivains. Outre Fuster, Vazquez Montalbán, Gonzales Ledesma et Andreu Martín, dont les exploits du jeune détective Flanagan sont traduits dans toute l'Europe, on peut citer l'Argentin Raúl Argemí (Les morts perdent toujours leurs chaussures) qui traite de sujets politiques avec une folie baroque et un humour grinçant ; Eduardo Mendoza, ancien interprète à l'O.N.U., et son univers souvent burlesque (Le Labyrinthe aux olives) ; les féministes Alicia Gimenez Bartlett avec son désopilant tandem de policiers Petra Delicado et Fermín Garzon (Le Jour des chiens) et Maria Antonia Oliver (Antipodes), créatrice d'Apolonia Guiu, détective privée barcelonaise ; Xavier Moret qui met en scène un écrivain raté (Qui tient l'oseille tient le manche). Parmi les nouveaux venus, l’Argentin de Madrid, Carlos Salem, truffe ses romans d’humour et de situations burlesques comme l’histoire de ce tueur à gage dont le contrat se trouve dans un camp de nudistes (Nager sans se mouiller).

Signalons également l'œuvre importante de Mariano Sanchez Soler (Oasis pour l'O.A.S.), auteur de plusieurs romans noirs qui ont pour protagonistes les inspecteurs Pulido et Galeote, ainsi que d'essais divers sur le fascisme, la corruption et la famille Franco. Il a aussi fait connaître sa ville natale d'Alicante en y organisant plusieurs manifestations littéraires autour du roman noir.

Le Pays basque compte au moins trois auteurs de qualité : Juan Bas (Scorpions pressés, 2002 ; Vade retro Dimitri, 2012) ; Willy Uribe qui s’est fait connaître en France en 2012 avec Le Prix de mon père (2007), meilleur premier roman noir à la Semana de Gijon ; José Javier Abasolo (Nul n'est innocent). La violence qui parfois s'exprime dans cette province a inspiré à Juan Antonio de Blas, L'Arbre de Guernica, dans lequel son humour acide et son goût pour la dérision n'épargnent personne. Citons encore Juan Marsé (Boulevard du Guinardo), Lorenzo Silva (La Femme suspendue), Suso de Toro (Land Rover). La fin des années 2000 a vu l'émergence de nouveaux romanciers de qualité : Ignacio del Valle primé pour son roman Empereurs des ténèbres (2006), qui se déroule en hiver 1943, durant la Seconde Guerre mondiale, au cœur de la division Azul envoyée par Franco pour aider l'armée allemande durant le siège de Leningrad ; Victor del Arbol, primé pour La Tristesse du Samouraï, une fresque d'une grande sensibilité qui raconte L'Espagne de décembre 1941 jusqu'à la tentative de coup d'état de 1981 ; le poète barcelonais Carlos Zanon qui a réussi avec son premier roman (Soudain trop tard, 2009) ; enfin, Jerónimo Trístante est l'auteur d'une série historique située à Madrid, en 1877, avec le détective Victor Ros. On note le nombre accru de romancières, une évolution positive en peu d'années, parmi lesquelles : Cristina Fallait, première femme à remporter le prix Hammett pour son roman Deux Petites Filles (2011) où une journaliste visite les bas-fonds de Barcelone pour tenter de retrouver une petite fille kidnappée ; journaliste, Noemi G. Sabugal a signé L'Assassinat de Socrate (2010). Mentionnons également Rosa Ribas, Matilde Asensi, auteur de thrillers historiques, et enfin Su sana Vallejo, qui signe La Clé du secret, et Dolores Redondo pour Le Gardien invisible, premier volume de la trilogie dite de Baztán, une rivière où on retrouve des femmes assassinées.

À noter que l'académicien Antonio Muñoz Molina qui n'a pas hésité à écrire Pleine Lune, un roman de genre parfaitement réussi.

Même la principauté d'Andorre est touchée par l'épidémie du « noir », avec Albert Salvado (Le Rapt, le mort et le marseillais) et Albert Villaro (Chasse à l'ombre).

  L'Europe et au-delà

Le développement de la littérature policière est un mouvement inéluctable qui touche chaque pays car son lectorat est de plus en plus vaste. Mais les ouvrages disponibles en France ne reflètent qu'imparfaitement cette évolution, dans la mesure où la majeure partie des traductions provient de pays anglo-saxons. Signalons toutefois que le roman policier et/ou noir a atteint l'Albanie avec Virion Graçi (Le Paradis des fous), Fatos Kongoli (Tirana Blues) et le vétéran Ismaël Kadaré, auteur de Qui a ramené Doruntine ? et Le Dossier H. On trouve également des œuvres intéressantes en Bulgarie avec Emilia Dvorianova (Passion, ou la Mort d'Alissa), en Grèce avec Sèrgios Gàkas (La Piste de Salonique) et Petros Markaris (Le Che s'est suicidé), au Portugal avec José Cardoso Pires (Ballade de la plage aux chiens), Miguel Miranda, primé pour Quand les vautours approchent, et l'excellent Francisco José Viegas (Un ciel trop bleu). La Russie se signale avec la prolifique Alexandra Marinina (Ne gênez pas le bourreau), l’humoriste Andreï Kourkov avec Le Pingouin (1996) et Le Caméléon (2000), deux romans métaphoriques qui dénoncent corruption et magouilles. Paulina Dachkova (Les Pas légers de la folie), Julian Semionov (Petrovka 38), Arkadi et Gueorgui Vaïner (L'Évangile du bourreau), Andreï Rubanov (Ciel orange, 2008) et Natalia Alexandrova (Emmuré vivant, 2007). La révélation russe s'appelle Julia Latynina, journaliste économique, très critique sur le régime, elle a notamment publié entre 2005 et 2009 la trilogie du Caucase (Caucase circus ; Gangrène ; La gloire n'est plus de ce temps), très sombre et caustique.

De la Turquie, on connaît quatre romanciers : deux femmes, Esmahan Aykol (Meurtre à l'hôtel du Bosphore) et Mine Kirikkanat (La Malédiction de Constantin) ; et deux hommes, Mehmet Murat Somer (On a tué Bisou!), et Celil Oker, créateur d'un détective privé turc dont les six enquêtes restent inédites en France. Née en Iran, Naïra Nahapetian a quitté son pays natal après « la révolution » islamique. Aujourd'hui journaliste économique, elle a publié deux romans où son héros, Narek Djamshidj, décrypte pour les lecteurs ce que signifie vivre en Iran.

Signe des temps, en avril 2008, la Série noire a publié Les Fantômes de Breslau, du Polonais Marek Krajewski. Quatre autres titres (La Peste à Breslau ; Fin de monde à Breslau ; La Mort à Breslau ; Forteresse Breslau) complètent une série consacrée à Eberhart Mock, sergent-chef de la brigade des mœurs. L'action se situe au début de 1920 pour les trois premiers épisodes, à une époque où la ville était sous occupation allemande. Un autre romancier polonais, Zygmunt Miloszewski, est apparu. Dans Les Impliqués (2007), son deuxième roman, lors d'une séance de thérapie collective à Varsovie, un participant est retrouvé assassiné. L'enquête marquera le moment où s'affronteront la Varsovie contemporaine et les crimes du passé.

On note également l'apparition de romans policiers issus de pays comme l'Arabie saoudite, avec Raja Alem. Née à la Mecque en 1970, elle a reçu le prix international du roman arabe pour Le Collier de la colombe. En Égypte, Ahmed Khaled Towfik, médecin et universitaire, signe Utopia, qui donne une vision cauchemardesque de son pays. En Israël, Matt Rees, journaliste à Jérusalem, initie les enquêtes d’Omar Youssef, détective à son corps défendant, tandis que Igal Shamir conte les exploits de Gal Knobel, violoniste et espion israélien (Via Vaticana ; Le Violon d'Hitler), et qu’un agent secret est le protagoniste du deuxième roman de Yishaï Sarid (Le Poète de Gaza).

  Amérique du Sud

En Amérique latine aussi, le roman noir se porte bien, au Mexique notamment avec Paco Ignacio Taibo II (À quatre mains), Juan Hernández Luna (Naufrage), Sergio González Rodríguez (Des os dans le désert), Eduardo Monteverde (Alvaro dans ses brumes), Joaquín Guerrero-Casasola, lauréat du prix 2007 de L'H Confidencial (bibliothèque policière de Barcelone) avec Ley Garrote, histoire d'un privé mexicain à la recherche d'une fille de bonne famille kidnappée. N'oublions pas Guillermo Arriaga, scénariste de plusieurs films remarquables (Amours chiennes ; 21 grammes ; Trois Enterrements) et auteur entre autres de L'Escadron guillotine (1994) et Le Bison de la nuit (2000).

Le roman noir a également suscité des œuvres passionnantes à Cuba avec Daniel Chavarria (Un thé en Amazonie), Justo Vasco (1943-2006 ; L'Œil aux aguets), Lorenzo Lunar (La Boue et la mort), Amir Valle (Jineteras), José Latour (Nos Amis de La Havane) et surtout Leonardo Padura Fuentes (Les Brumes du passé), au Brésil avec Rubem Fonseca (Du grand art), Aguinaldo Silva (L'Homme qui acheta Rio) et Patricia Melo (O Matador), au Chili avec Luis Sepúlveda (Un nom de torero), Ramon Díaz Eterovic (La mort se lève tôt) et Roberto Ampuero (Le Rêveur de l'Atacama), en Colombie avec Santiago Gamboa (Les Captifs du lys blanc) et plus encore en Argentine où, après Osvaldo Soriano (Je ne vous dis pas adieu), sont apparus Rolo Diez (Le Pas du tigre), Enrique Medina (Les Chiens de la nuit), Juan Sasturain (Manuel des perdants), Sergio Sinay (Le Tango du mal aimé), Mempo Giardinelli (Les morts sont seuls), Juan Jose Saer (L'Enquête). Outre sa diversité, la caractéristique de cette mouvance est d'avoir renouvelé le genre en lui faisant subir un traitement original dans chaque pays. Pour faire toucher du doigt les réalités sociales sud-américaines, tous ces merveilleux conteurs usent de la critique avec humour et dérision. Chacun a son style et pratique des constructions savantes. Certains se livrent au métissage et empruntent à d'autres types de récits (aventure, espionnage, politique-fiction, etc.). Bref, partout imagination et fantaisie règnent en maître. Ce courant n'a pas fini de surprendre le lecteur.

Claude MESPLÈDE

 

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Pour citer cet article

Claude MESPLÈDE, Jean TULARD, « POLICIER ROMAN  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/roman-policier/

« POLICIER ROMAN » est également traité dans :

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Dans le chapitre "Une œuvre « anarchique »"
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