Comment figurer le temps d'une vie et, dans le même geste, faire coïncider la réalisation de ce projet avec ce qu'il est censé présenter, tel est le programme du peintre polonais Roman Opalka. Il ne suffit pas de donner à voir une représentation plausible du temps par la peinture, il faut faire comprendre que le programme sera nécessairement interrompu par la mort de l'artiste. Figurer son propre temps consistera alors à figurer le déroulement d'une vie vouée à la disparition. Mais le temps d'une vie, c'est aussi en partie le temps de l'histoire humaine.
Roman Opalka est né en France en 1931, à Hocquincourt (Somme), de parents polonais. En 1935, se retrouvant au chômage en cette période de crise économique et sociale, le père d'Opalka regagne la Pologne avec les siens. En septembre 1939, la Pologne est envahie par l'Allemagne nazie et au début de 1940, toute la famille est internée dans un camp jusqu'à la fin de la guerre. Libérés au printemps 1945 par l'armée américaine, les Opalka repartent vivre une année en France, puis reviennent en 1946 s'installer en Pologne. Après ses études primaires, Roman Opalka obtient un diplôme de dessinateur lithographe ; il s'inscrit alors à l'École supérieure des arts plastiques de Lódź, et continue ses études à Varsovie. Exerçant son métier de lithographe dans les années 1950 il gagne quelques prix. C'est au cours des années 1960 qu'il réalise des peintures abstraites, les Chronomes (musée de Lódź). Au printemps 1965, désormais hanté par l'idée de figurer le temps, Opalka met en œuvre ce qui sera dès lors son seul et unique projet. Plutôt que d'en donner une représentation métaphorique, donc inexacte, il compte réellement et concrètement le temps, en peignant ce décomptage sur la toile.
Tous les jours, le programme se déroule selon le même rituel. Sur une toile au fond gris, dont le format de 196 × 135 cm a été déterminé une fois pour toutes, Opalka traça (en 1965) à la peinture blanche et en haut à gauche du support le chiffre 1, puis 2, 3, 4, contin […]
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