3. Le romancier
« Je me moque de la littérature. Si on lit ce que je fais comme de la littérature, on ne me comprend certainement pas. » Cette mise en garde de Romain Rolland doit être entendue. Elle dispense de souligner les faiblesses de Jean-Christophe et de L'Âme enchantée : banalité du style, défauts de la construction, excroissance démesurée de l'analyse morale et sociologique. Elle s'applique moins, il est vrai, aux deux courts romans Pierre et Luce (1920), idylle d'amour et de mort qui se dénoue, le vendredi saint 1918, par le massacre de l'église Saint-Gervais, et surtout Colas Breugnon (1919), savoureux témoignage sur l'ascendance gauloise de l'auteur. Ici, selon le mot d'Alain, la forme est « conquise et disciplinée ». La forme ne compte guère en revanche dans les deux grands massifs romanesques, dont le premier, Jean-Christophe, est inspiré par la menace de la guerre, le second, L'Âme enchantée, par la guerre et ses conséquences. L'ensemble n'en constitue pas moins un document unique sur la période 1880-1930. Rolland n'a pas l'habileté d'un Jules Romains. On sent dans son œuvre quelque chose de plus profondément ému et de proprement religieux. Il est vrai que L'Âme enchantée n'a pas connu, peut-être à cause d'un évident rétrécissement idéologique, le succès de Jean-Christophe. Mais l'on comprend que Jean-Christophe conserve, aujourd'hui encore, tant de lecteurs enthousiastes. C'est d'abord le roman du Rhin, de l'Europe vouée au sacrifice, de l'avant-guerre. Mais c'est aussi un livre qui rassemble et qui réconforte, l'histoire d'un compositeur de génie, dont l'enfance ressemble à celle de Beethoven, et surtout le poème des cœurs simples, des solitudes meurtries. Le véritable appel aux hommes de bonne volonté du monde entier, c'est ici qu'on l'entend de la façon la plus authentique. Déjà la Vie de Beethoven, en 1903, exprimait le même appel, et l'écho s'en répercutera dans les biographies qui se succéderont : Michel-Ange (1906), Tolstoï (1911), Gandhi (1924), Rāmakrishna (1929), Vivekānanda (1930), jusqu'à l'ultime témoignage, Péguy (1944). Toutes ces Vies sont animées d'une sympathie ardente, imprégnées d'une identique atmosphère d'héroïsme : « J'appelle héros, seuls, ceux qui furent grands par le cœur. »
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