3. L'homme et le style
Lassus a laissé une abondante correspondance qui permet, avec les témoignages de ses contemporains, de se faire une idée de ce qu'était l'homme. D'une tristesse maladive, il réagissait par une gaieté forcenée, des plaisanteries grossières, une truculence rabelaisienne. Ce musicien de génie était miné depuis son enfance par un état d'angoisse secrète et, paradoxalement, il affichait fréquemment une extravagance facétieuse. Ses lettres sont souvent écrites dans un jargon où se mêlent divers idiomes ; il joue avec les assonances, les rimes les plus folles, les associations d'idées saugrenues : un vrai délire verbal. « Je suis quasi pour devenir un monsieur fou », dit-il lui-même un jour. « Un spécialiste de la médecine mentale, écrit André Pirro, trouverait dans les lettres de Lassus assez de preuves pour en placer l'auteur dans une catégorie d'aliénés déterminée. » La frontière entre le génie et la folie n'est point toujours bien nette. Prodigieux par sa fécondité, il le fut plus encore par son aptitude à assimiler toutes les cultures et son inlassable curiosité de toutes les nouveautés dont il savait tirer profit (le chromatisme de certains madrigalistes italiens – Vicentino ou Marenzio, par exemple – ou les théories de la « musique mesurée à l'antique » de l'académie d'Antoine de Baïf). « Il est, écrit N. Bridgman, le musicien qui représente avec le plus de vérité l'homme de la Renaissance... »
Lassus a puissamment contribué à assouplir la rigidité du traditionnel contrepoint franco-flamand. Le style en « imitation continue » va, sous sa plume, s'alléger, s'aérer et tenir compte, sous l'influence des madrigalistes italiens, du contenu expressif des textes, sacrés ou profanes. Un humaniste flamand, qui fréquentait la cour bavaroise, Samuel Quickelberg, parle à son propos de musica reservata. Le terme est obscur ; il fut employé pour la première fois, semble-t-il, en 1552 par Adrianus Petit Coclicus, disciple de Josquin des Prés. D'aucuns pensent qu'il s'app […]
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