2. Texte et culture
Dans ses lignes de force, l'œuvre de Roger Chartier aide à s'interroger sur des notions aussi importantes que celles de texte, d'événement ou de culture. Les littéraires ont longtemps cru savoir ce qu'était un texte, appréhendé à partir de son auteur et de son sens (ou de son défaut de sens). La prise en compte de sa genèse (de ses avant-textes), de son devenir éditorial, de sa réception lui a déjà fait perdre son évidence et son unité, elle l'a démultiplié, en a déployé des virtualités insoupçonnées. L'histoire culturelle situe le texte dans des relations triangulaires où il devient inséparable, d'une part, de l'objet matériel (manuscrit ou imprimé) et de l'usage, d'autre part, de l'image et de la parole. Un texte prend un sens différent selon qu'il est copié à la main, imprimé à quelques exemplaires ou diffusé à des milliers d'exemplaires, composé dans une typographie dense ou aérée, selon qu'il est lu collectivement ou individuellement, proféré à haute voix ou dévoré silencieusement. Le texte change selon les rythmes et les régimes de lecture.
La distinction entre littératures savante et populaire est malmenée par de telles enquêtes. Certaines œuvres appartiennent aux deux cultures : données dans une version complète aux lettrés, elles sont adaptées pour un public moins averti. Les contes de Perrault sont composés par un savant pour les milieux de la Cour ; ils reprennent pourtant une matière folklorique et sont rapidement annexés par la Bibliothèque bleue, ces petits volumes brochés, diffusés dans tout le pays par les colporteurs.
Il faut ajouter que l'opposition du savant et du populaire ne se superpose pas à celle de la consommation individuelle et de la pratique collective. Certaines sociétés littéraires des Lumières instituent des échanges de lectures à haute voix ; les salons aristocratiques apprécient également la lecture de textes, soit classiques, soit récemment parus ou en cours de rédaction. Au contraire, la lecture paysanne à la veillée, qui fait participer […]
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