2. Un roman du possible
Sans doute le premier roman de Musil, ses deux pièces de théâtre, ses nouvelles apparaissent-ils comme des œuvres secondaires par rapport au grand roman jamais achevé ; mais ils l'annoncent, et chacun de ces livres (même les modestes Œuvres préposthumes, avec l'admirable récit du Merle [Die Amsel], si révélateur), lié d'une manière ou d'une autre à l'expérience centrale de l'auteur, aide à le mieux comprendre (comme le font plus particulièrement les Journaux [Tagebücher], carnets de travail bien plus que journaux intimes, et les nombreux textes théoriques regroupés sous le titre Essays und Reden, dont un large choix a paru en français en 1984).
Cette expérience centrale, c'est la découverte (attribuée déjà au jeune Törless) que les apparences masquent une réalité plus obscure (plus effrayante ou plus merveilleuse, ou l'un et l'autre à la fois), qu'elles présentent des failles ; que toutes choses, autrement dit, comportent un double sens, sinon davantage. L'écrivain a pour tâche d'opposer infatigablement aux apparences faussement univoques cette réalité équivoque, évasive, fascinante parce qu'évasive. La bipolarité qui caractérisait la nature même de Musil depuis l'enfance ne pouvait que fortifier une telle intuition. Voisinaient en effet en lui, non sans mal, un homme actif, un ingénieur à l'intelligence rigoureuse, passionné de conquêtes techniques, officier discipliné d'ailleurs, et un contemplatif profondément sensible aux élans les plus hardis de cette âme dont l'autre part de lui-même répugnait à prononcer le nom ; deux êtres, deux tendances que Musil devait s'épuiser à vouloir accorder, et dont le contrepoint explique la structure même de L'Homme sans qualités.
Ce livre inachevé de près de deux mille pages, l'un des plus substantiels et des plus ambitieux du xxe siècle, devait voir son plan se modifier fréquemment au cours des longues années de son élaboration, et, d'une certaine manière, finir par se détruire lui-même. Il faut le présenter i […]
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