3. La magie
À l'opposé de ces coutumes qui tendent à préserver l'humanité de tout contact avec le numineux, la magie est, dans l'ensemble, une technique rituelle permettant à certains individus de se saisir de cette puissance surnaturelle, mais au prix d'un abandon de la condition humaine normale. Qu'ils soient sorciers ou chasseurs de sorciers, les magiciens sont des hommes qui, de façon occasionnelle ou permanente, se placent hors de l'ordre commun. Le magicien professionnel est très souvent un personnage marqué par des « anomalies » physiques ou psychiques : un regard étrange, une difformité, une conduite homosexuelle, une « chance » extraordinaire, un tempérament névrotique ou psychotique. Pour devenir magicien, il lui a fallu en outre subir une initiation qui comporte des épreuves difficiles, celles-ci le mettant en contact avec le monde du numineux que représentent les démons. Son changement de personnalité est symbolisé par la représentation ou l'expérience hallucinatoire de la mort et de la résurrection. Bien souvent, il lui faut violer des tabous, commettre l'inceste ou l'homicide. Ses comportements, ses vêtements, ses agissements font aussi de lui un individu à part. La magie et la sorcellerie utilisent toutes sortes d'objets impurs et répugnants, tels que les ossements des cadavres, le sang menstruel. Le rituel magique est fait d'une accumulation de recettes bizarres. Le symbolisme permet d'aiguiller la puissance numineuse ainsi acquise vers les buts recherchés. Ainsi, la poupée d'envoûtement représente la personne à qui l'on veut nuire. Mais, contrairement à ce qu'avait vu Frazer, ce n'est là qu'un moyen d'orienter la force magique, et l'essentiel est la participation au monde des forces numineuses. Par exemple, pour faire tomber la pluie, il ne suffit pas de faire couler de l'eau ; il faut que cet acte symbolique soit accompli par un faiseur de pluie initié et selon des prescriptions compliquées.
Certains comportements collectifs, sans appartenir spécifiquement à la magie, font intervenir des processus du même genre, c'est-à-dire la transgression des règles et des tabous. C'est ce qu'on observe dans certaines fêtes populaires qui comportent des orgies. Ainsi, le monde « primitif », à l'égard du numineux, oscille entre deux types de conduites rituelles qui sont complémentaires et contradictoires, puisque le même principe numineux apparaît tantôt comme menace à la condition humaine, tantôt comme source de puissance.
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