2. Une anti-forme ?
Les travaux produits par Richard Serra à partir de 1967 répondent à cette logique essentialiste et expérimentale. Ils font appel à une variété de matériaux qui englobe aussi bien le caoutchouc, la fibre de verre, le latex et le néon. Un principe aléatoire régit la plupart de ces œuvres que l'on peut affilier à ce que l'on nomme communément l'anti-forme. Les scatter pieces (« pièces dispersées ») comptent parmi les travaux majeurs produits durant cette prime époque. Composées de baguettes de métal, de bandes de latex et de fils de fer recouverts de caoutchouc, ces œuvres investissent l'espace sans se soucier de concepts formels préétablis. L'artiste se contente de jeter les lanières de métal, de latex et de caoutchouc en l'air afin de laisser les matériaux épouser leurs configurations formelles sur un sol qui leur sert de support. Le résultat n'est pas sans rappeler l'esthétique de Jackson Pollock, dont Serra admet que ses œuvres conservent des traces. À la manière des compositions de l'expressionniste abstrait, les scatter pieces soulignent en effet l'importance accordée au processus au détriment d'une forme, certes visible et tangible, mais qui ne constitue finalement que l'étape ultime d'une action qui doit être comprise au sens quasi chorégraphique du terme. Les scatter pieces, au même titre que les castings (« moulages ») et splashings (« éclaboussures »), conçus à partir de plomb en fusion moulé grossièrement ou éclaboussé contre les murs et les sols et réalisés par la suite (1968-1969), sont des œuvres qui se veulent éphémères (certaines de ces interventions ont toutefois été reproduites par l'artiste ultérieurement) et surtout spécifiques aux lieux de leur conception (site-specific), ce qui rend a priori tout déplacement improbable.
Animé par une volonté similaire de revitaliser l'essence sculpturale, Richard Serra soumet, à la fin des années 1960, ses matériaux de prédilection à des actions tributaires de listes de verbes rédigés préalablement (enrouler, plier, […]
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