5. La figure dionysiaque
La dernière grande figure où celle du rêve vient se réfléchir est celle du non-langage, de l'extériorité, de la cruauté, la figure dionysiaque. Elle n'est pas absente de la pensée freudienne, comme l'attestent les essais qui ont suivi Au-delà du principe de plaisir. Les métaphores de l'économie libidinale qui pourraient paraître mécanistes doivent s'entendre aussi comme des essais pour produire dans le discours de la psychanalyse un équivalent de ce qui est hors discours. Le thème de la pulsion de mort, dont on pourrait remonter le cours vers le romantisme à travers Schopenhauer, et de là, beaucoup plus loin, vers les cultes chthoniens de la Grèce archaïque, nous reconduit aussi à la figure dionysiaque : le discours sombre ici dans le grand délire bachique, la nuit submerge les discontinuités et les articulations requises par la raison solaire, la jouissance et la mort dansent et hurlent sans but et sans honte. Ce sont les traits mêmes de la déraison onirique. Le rêve trouve dans la région nocturne du désir et de la mort sa contrée d'origine, en tout cas son lieu d'élection ; il n'a plus de compte à rendre au jour ; celui-ci n'est peut-être qu'un rêve débile, avorté ; la conscience, qu'une impuissance à rêver fortement, qui fait que nos songes de modernes sont creux, raisonnables : « C'est cette veille en rêve qui empêche le véritable rêve intérieur, le profond retour de l'âme dans la plénitude de son existence intérieure », écrit E. Steffens à l'orée du romantisme. Et H. Ritter disait à F. X. von Baader dans le même temps : « Je crois avoir fait une découverte d'importance : celle d'une conscience passive, de l'Involontaire [...]. Dieu dans le cœur : ce phénomène est absolument somnambulique. » Sans doute le romantisme et, après lui encore, le surréalisme chercheront-ils à réconcilier en leurs rêves écrits (nachgeträumte, dit Jean-Paul, re-rêvés en écriture après coup) la sombre tradition souterraine des agitations et des cauchemars avec l'ascension apaisante vers la clarté. C'est pourtant le délire du ciel sans Dieu et du chaos nocturne, la « Plainte de Shakespeare mort annonçant à des auditeurs morts, dans l'église, qu'il n'y a pas de Dieu », qui se trouve à l'origine du célèbre « rêve de Jean-Paul », lequel inspire tout le romantisme ; et c'est encore le même délire qui, dans Le Gai Savoir, fait dire à l'insensé que, Dieu mort, la Terre roule et tombe loin de tous les soleils, qu'il fait de plus en plus nuit, que les églises sont des tombeaux de la lumière, et qu'ainsi s'ouvre l'ère d'une divinité nouvelle, la plus archaïque, Dionysos justement.
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