3. Le libertin visionnaire
Ces aspects essentiels de Restif : l'écrivain paysan, le réformateur acharné et souvent moralisateur sont pourtant ceux qu'on a le plus délibérément ignorés dans son œuvre. Contemporains et critiques postérieurs – à l'exception de quelques inspirés comme Nerval et Valéry – ont surtout dénoncé en lui le « dépravé », le névropathe, celui qui a déployé « une énergie effrayante en plusieurs tableaux de corruption et de crime ». C'est que Restif a mis un acharnement tout aussi grand à se décrire qu'à réformer la société. Tous ses livres racontent la même histoire, qui est celle de sa vie. Et il a mis dans ces ouvrages un point d'honneur à ne cacher aucun détail de ses rêves – ou de ses obsessions. Son fétichisme sexuel (l'amour immodéré des petits pieds), ses tendances incestueuses (il croyait voir en chaque jeune maîtresse l'une de ses filles naturelles), ses amours quadragénaires et sans doute quinquagénaires, ses démêlés conjugaux qu'il nous livre tout crus en font un de ces auteurs qu'on eût appelés autrefois libertins. À mi-chemin de Sade et de Rousseau, il a ouvert dans le domaine de l'autobiographie « sauvage » une voie qui fera tôt ou tard le bonheur des psychanalystes. Mais il est aussi auteur d'anticipation lorsqu'il publie dans La Découverte australe (1781) les aventures d'un homme volant, lorsqu'il pressent l'existence des microbes et le rôle de la sélection naturelle dans l'évolution des espèces animales, lorsqu'il affirme dans sa Physique (qui fait suite à Monsieur Nicolas), l'existence de planètes transuraniennes et qu'il écrit ces phrases, prophétiques en leur temps : « La vie n'est ni un bien ni un mal : c'est une modification absolument indifférente » et « Les végétaux, les animaux et l'homme ne sont peut-être qu'une maladie sur la peau des planètes ».
Déiste athée, libre penseur moraliste, paysan citadin, obsédé par le sexe et par la vertu, il résume bien des contradictions de son époque en même temps que bien de ses envolées prémonitoires. Mais il eut sur tous ses contemporains un avantage qu'on a trop longtemps oublié : avoir vraiment vécu ce dont il parle, qu'il s'agisse des travaux des champs ou de ceux de l'amour.
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