Publié en 1980, en pleine dictature militaire, Respiration artificielle (Respiración artificial), le premier roman de l'écrivain argentin Ricardo Piglia (né à Adrogué en 1940) pose dès sa première phrase une question brûlante dans un pays où la censure et la répression font rage : « Y a-t-il une histoire ? » demande le narrateur, jouant de l'ambiguïté d'un terme qui renvoie à la fois à la fiction et à la démarche propre à l'historien. Cette interrogation, grosse des menaces et des aléas inhérents à la situation du moment, fait de l'histoire – au même titre que de la littérature – l'alternative au discours intransitif du pouvoir autoritaire. Le « désir d'enquête » passe ici par la reconstitution et l'analyse, menée par Marcelo Maggi, un historien, « ex-avocat qui enseigne la littérature argentine à des jeunes gens incrédules », du journal intime d'un proscrit du xixe siècle, à la fois héros et traître, Enrique Ossorio, lui-même engagé dans la rédaction de son journal et d'un projet utopique : imaginer ce que sera l'Argentine en 1979. Dans ce premier volet du livre, Respiration artificielle obéit du même coup à une construction spéculaire où paradoxalement, la démarche de l'historien le confronte au passé et à l'avenir.
1. Méditations sur l'histoire
« L'histoire est le seul lieu où je parvienne à me soulager de ce cauchemar dont j'essaie de me réveiller », avoue Maggi, parodiant Joyce et mêlant les péripéties de sa vie à celles de l'histoire nationale. Il ne s'agit pas pour lui d'écrire une biographie, mais de percer « l'opacité du réel », de « déchiffrer le message secret de l'histoire », de réviser « les principes et les axiomes fondateurs » de la culture nationale, et de tenter de « respirer » à travers l'artifice de l'écriture. Parallèlement, dans cette première partie, le sénateur Luciano Ossorio, petit-fils du proscrit, cloué dans une chaise roulante après un attentat, est persuadé, au terme d'une démarche très borgésienne, d'avoir découvert « une seule phrase qui, exprimée […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



