3. La fabrication sociale des scolarités
On peut partir d'un constat macrosociologique de prime abord étonnant, à savoir la relative stabilité de la mobilité sociale dans des pays comme la France qui ont pourtant fortement développé l'accès à l'éducation. Alors qu'on faisait volontiers l'hypothèse d'une « increasing merit selection », c'est-à-dire de sociétés modernes où, de plus en plus et grâce au développement de l'instruction, les inégalités sociales héritées étaient amenées à s'estomper devant les inégalités tenant aux seuls mérites individuels, on n'a pas assisté, tant s'en faut, à un réel relâchement des relations entre positions des parents et positions des enfants, comme le montrent les comparaisons internationales conduites par Richard Breen.
Comprendre ce constat exige d'analyser à la fois les comportements des acteurs et le contexte de contraintes structurelles dans lequel ils se situent. Concernant les acteurs, la sociologie montre que l'accès aux titres scolaires, même s'il est plus large, n'en reste pas moins inégal. Aujourd'hui, même si l'obtention du bac concerne environ 63 p. 100 d'une classe d'âge (contre 5 p. 100 dans les années 1950), les inégalités sociales restent fortes puisque ce taux varie de 75 p. 100 chez les enfants d'enseignants à 34 p. 100 chez les enfants d'ouvriers. Ces inégalités résultent d'un double processus : des inégalités de réussite très précoces, et des inégalités d'orientation et de choix continues. Les premières découlent tout d'abord, dès lors que les familles sont dotées de ressources matérielles et culturelles inégales, de pratiques éducatives inégalement susceptibles de préparer les enfants à ce qu'exigent les apprentissages scolaires. Dans un second temps seulement interviendrait le caractère biaisé (selon l'« idéal cultivé » du groupe dominant) de la culture scolaire, ou le fonctionnement quotidien de l'école lui-même, qui engendre des inégalités dues notamment à la moindre qualité des « services éducatifs » dans les contextes populaires, par exemple. Mais très vite, ces inégalités sociales de réussite vont être amplifiées par des stratégies familiales elles-mêmes inégales dès lors que des parents inégaux cherchent à placer leurs enfants dans des places (inégales) qui préservent au moins une certaine stabilité sociale et au mieux assurent une promotion. Il est établi que les inégalités de stratégies et de choix comptent autant que les inégalités de réussite académique dans la genèse des inégalités sociales de carrière scolaire.
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