5. Le Musée imaginaire
Juxtaposées sur la feuille imprimée ou sur le film, les images artificieuses imposent à l'œil des rapprochements jamais vus, créent des enchaînements imprévus de formes et, par la combinaison sophistiquée de cadrages, dessinent d'arbitraires lignes de force. L'expérience qu'on peut en avoir n'est pas toujours plus « fausse » que celle qu'on tire de la vue de fragments archéologiques mutilés et exilés. Poussés à l'extrême, les jeux d'agrandissement abolissent radicalement toute échelle, et de ce fait, comme le dit Malraux, « la reproduction a créé des arts fictifs, en faussant systématiquement l'échelle des objets, en présentant les empreintes des sceaux orientaux comme des estampages de colonnes, des amulettes comme des statues ; l'inachevé de l'exécution dû aux petites dimensions de l'objet devient par agrandissement un style large d'expression moderne. L'orfèvrerie romane rejoint la sculpture, trouve enfin sa signification dans les séries de photos où châsses et statues prennent la même importance. » On aperçoit ainsi la faiblesse de cette conception du Musée imaginaire ; si elle proclame, par artifice, des parentés stylistiques, elle fait bon marché de la spécificité cultuelle et culturelle des objets et abolit toute conséquence de la relation vécue de la main de l'artiste avec la matière élaborée. Cette relation étant effacée dans la reproduction, l'œuvre est, à proprement parler, anéantie ; grandis démesurément ou tassés dans l'espace du livre, les simulacres se réduisent en fantasmagorie ; et l'on souscrira volontiers à cette condamnation que proféra Étienne Gilson : « Répandre dans le public l'illusion qu'il se rend possesseur d'une sorte de musée en achetant un livre, et qu'en feuilletant ce livre il a sous les yeux des œuvres plastiques assez réelles pour fonder une appréciation esthétique, c'est propager un prestige littéraire [...] Telle est la conséquence pratique la plus importante de la singularité et de l'individualité que le tableau tient de sa matérialité même : le seul mode […]
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