3. Dialectique réforme-révolution
Réforme, révolution : alors que le premier mot, qui évoque d'abord l'aventure spirituelle de Luther, dérive du vocabulaire religieux vers le vocabulaire politique, le second, qui est d'abord politique, finit souvent par désigner une forme particulière de religiosité temporelle. La logique politique est toujours, peu ou prou, une logique passionnelle qui tend à aligner la nature de son diagnostic sur l'ordre de ses désirs. Pour le révolutionnaire, le réformisme est à combattre à la fois parce qu'il ne peut qu'échouer et aussi parce qu'il risque de réussir. La contradiction est allègrement assumée. Et pourtant, dans le meilleur des cas, la révolution n'est rien d'autre que la réforme poursuivie par d'autres moyens. Lorsqu'une société finit par perdre la flexibilité indispensable à tout ensemble politique et écarte indéfiniment des réformes devenues nécessaires, la révolution devient alors la seule issue. Certes, dans le tempérament révolutionnaire, on découvrirait tout autre chose : la négativité purificatrice, la volonté de maintenir intacte l'autonomie culturelle d'un milieu donné. Mais le tempérament révolutionnaire ne fait pas plus la révolution que la générosité ou l'instinct de conservation ne suffisent à produire des réformes. Au vrai, s'il y a contradiction psychologique entre le réformiste et le révolutionnaire, il n'y a pas de contradiction logique entre la réforme et la révolution : il n'y a que des situations historiques, déterminées par la plus ou moins grande résistance du corps social au changement. Devant l'alternative réforme ou révolution, l'histoire, qui est devenir social, c'est-à-dire collectif, est en général beaucoup plus opportuniste que les individus : en toute circonstance, elle est beaucoup moins idéologique qu'on ne pourrait le croire et se fait sous la poussée des forces économiques, sociales et politiques en présence.
Finalement, l'opposition réformisme-révolution pourrait bien recouvrir la distinction, introduite par Henri de Man, entre réformes de répartition et réformes de structure. Les premières portent sur le produit national, les secondes sur les conditions de sa production. Il peut arriver que la réalisation de réformes de structure exige une révolution. Mais cela n'est pas toujours nécessaire. Au-delà des différences de tempérament, c'est la nature du diagnostic sur cette dernière question qui détermine les options politiques des individus.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 4 pages…



