2. Le microcosme du camp
Le pire, peut-être, réside dans les rapports avec autrui qui règnent dans les camps. Chamalov parle d'un « homme sans autrui », pour qui l'autre n'est au mieux qu'une ration supplémentaire, s'il meurt le matin, plus sûrement une menace, un ennemi. Le microcosme du camp est ainsi dépeint comme le négatif d'une société dégradée où seuls règnent les rapports de domination, d'exploitation, de peur. Droits communs (les « truands »), « politiques », mouchards, « crevards », gardiens sans pitié, administration bornée, médecins débordés forment une parodie grotesque et très hiérarchisée de société. « Le plus horrible, c'est lorsque l'homme commence à sentir que ces bas-fonds sont installés dans sa propre vie, et pour toujours, quand il emprunte ses repères moraux à son expérience du camp, quand la morale des truands s'applique à sa vie. [...] Est-il resté un homme ou pas ? » Lorsque la pitié affleure, c'est encore sur fond de mépris. Désirer mourir et y parvenir, sous les balles d'un gardien, apparaît comme une délivrance, le salut espéré. Un animal, un ours, peut parfois donner des leçons d'humanité et de courage et finir, dépecé, source de précieuses protéines. Avoir lu, savoir raconter des histoires peut permettre d'avoir la vie sauve auprès de « truands » désireux de calmer leur ennui. Pour Chalamov, et c'est ce qui le distingue de Soljénitsyne (Une journée d'Ivan Dennissovitch, 1962), le camp produit inéluctablement la dépravation de l'homme, soumis à des conditions telles qu'il est contraint de perdre son âme s'il veut survivre.
L'écriture quasi minérale de ces récits, d'une cruauté sans merci, en fait un témoignage littéraire d'une importance capitale : jamais plus après avoir lu Chalamov, on ne pourra oublier cet enfer moderne que fut la Kolyma, qui, avec Auschwitz, reste une des grandes plaies de l'humanité.
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