Les Récits de la Kolyma (1978) occupent une place à part dans ce que l'on a pu appeler la « littérature concentrationnaire ». Tant par leur forme que par l'extrême aridité de leur contenu, ces récits constituent plus qu'un témoignage sur un des plus sinistre régimes que connut le xxe siècle. Ils révèlent une expérience in vivo de ce qu'un homme peut supporter, de ce que les hommes peuvent faire subir les uns aux autres. Le drame fut, peut-être, pour celui qui en fut la victime, de devoir vivre aussi longtemps dans de telles conditions, de ne pouvoir mourir dans les délais normalement impartis par la situation, et de lui survivre. Vingt et un ans dans les camps staliniens, dont seize passés dans le Grand Nord, puis une existence misérable avant de finir ses jours dans un hôpital psychiatrique à Moscou – « dernière victoire du K.G.B. », comme diront ses amis –, tel fut le destin de Varlam Chalamov (1907-1982). Mais, et c'est peut-être ce qui rend si précieux ses récits, il voulut dire ce qu'il avait vu, enduré. Comme si l'écriture qu'il pratiquait depuis son plus jeune âge et qu'il ne cessera de pratiquer (avant tout, il se voulait poète) était l'ultime rempart qui lui permettait de rester encore humain. Comme pour Primo Levi, Elie Wiesel, Robert Antelme et tant d'autres écrivains qui ont témoigné sur l'univers concentrationnaire, c'est à la question de savoir ce qu'est un homme que le lecteur se voit ici confronté.
1. « Contre tout espoir »
Le laconisme de la centaine de récits dont se compose l'œuvre a été maintes fois souligné. On l'a rapproché du style de Pouchkine (1799-1837). Des phrases brèves, presque sans commentaires, sans adjectifs qui auraient pour fonction de rendre pittoresques les situations décrites. Quelque chose de brut, d'âpre, un dépouillement à la mesure de ce qui est dit. Quelque chose d'obsessionnel, une volonté implacable d'aller au bout, de tout dire, tout en sachant que rien de l'horreur ne pourra être épuisé. Une centaine de journées (la journée […]
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