6. Le réalisme aujourd'hui
À une écrasante majorité, les épistémologues sont idéalistes. Dans l'espace d'un siècle, ils ont sondé tous les problèmes de l'idéalisme, se sont mis en peine de critères de démarcation, de fondements de l'objectivité, de justification du consensus des savants autour de tel ou tel paradigme. À bout de voies, ils finissent par penser que les disciplines scientifiques sont des jeux de langage d'accompagnement pour les techniques expérimentales. Les professeurs partagent cette conviction : « Le philosophe parle de philosophie, le savant des choses. » Ce genre d'aphorisme, ils le soumettent à l'admiration des étudiants, sans en voir la cruauté pour la discipline même qu'ils enseignent.
Parmi les théories physiques récentes, la relativité générale est réaliste. Einstein, voulant expliquer la gravitation, propose un modèle de l'espace-temps physique. La théorie des quanta est d'esprit idéaliste : son formalisme évite le dualisme du continu (l'onde) et du discret (le corpuscule), laissé ouvert par la mécanique ondulatoire ; elle évite donc d'avoir à proposer une image du monde. L'espace-substrat de cette théorie est un espace de configuration abstrait ; les champs physiques sont représentés par des fonctions de variable complexe sur cet espace et les grandeurs physiques par des opérateurs. Pour rejoindre la réalité, une théorie de la mesure est indispensable. Ce formalisme est sans interprétation directe ; on peut seulement en comparer les conséquences avec les résultats expérimentaux.
Des physiciens de mentalité réaliste (Einstein, de Broglie) se sont désintéressés d'une théorie dont le développement s'engageait dans une voie qui leur répugnait intellectuellement. B. d'Espagnat examine en quelle mesure elle est compatible avec le réalisme. Dans la négative, nous connaîtrions de la réalité microphysique ce que définit le consensus des observateurs, donc un réel dépendant de l'existence d'une humanité qui procède à des expériences d'un certain type. Il conclut que la physique quantique est neutre ; elle ne donne pas de réalité indépendante et n'interdit pas de penser qu'il y en a une, accessible par d'autres moyens : « un réel voilé ». Meyerson était plus affirmatif : « La science entière repose sur le tuf, peu apparent sans doute, puisqu'on a tenté de nier l'existence de cette assise, néanmoins solide et profond, de la croyance à un être indépendant de la conscience. »
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 10 pages…



