5. Le procédé ou la part de nuit
Il faut en venir au “procédé”, qui a plus fait pour la gloire de Roussel (peut-être aussi pour son occultation) que tous ses livres. Par ce mot, l'écrivain désigne la technique mise au point dans ses Textes-Genèse et expliquée dans Comment j'ai écrit certains de mes livres ; l'exemple canonique étant le conte “Parmi les noirs” dont l'incipit, “Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard”, se retrouve à la dernière ligne, légèrement modifié, mais chaque mot étant doté alors d 'un autre sens : “Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard”. L'homophonie une fois construite, il s'agit d'écrire un texte allant de la première à la seconde formule. Roussel livrait ce procédé “aux écrivains de l'avenir” en remarquant qu'il pouvait, comme la rime, faire de bons ou de mauvais ouvrages. Des écrivains se sont en effet inspirés de cette technique, la développant ou la variant, en particulier les membres de l'Oulipo.
Mais une confusion a pu trop souvent naître de là, laissant croire à un Roussel écrivain ludique, créateur d'un exercice d'écriture amusant. Sa technique lui sert au contraire à dire l'horreur et l'inavouable, que le procédé objective par un message implicite : ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les mots qui contiennent tout cela – viols, meurtres, tortures. “C'est toi qui l'as nommé”, dit Phèdre à Œnone pour conjurer le nom d'Hippolyte... Il y a chez Roussel une part de nuit que son style impeccable, blanc et froid, que sa mise de bourgeois élégant tendraient à faire oublier, mais que le texte rappelle à tout moment par embardées violentes. Loin d'être une marque de folie littéraire, le dépeçage homophonique des mots par le procédé marque surtout un contrôle de soi.
Au-delà du procédé, poètes, peintres, hommes de spectacle se sont souvent réclamés de Roussel : ainsi, Marcel Duchamp a beaucoup fait pour sa gloire en lui reconnaissant un rôle dans la genèse du Grand Verre. La fortune critique de Roussel fut constante au long du siècle. Déjà de son vivant – lui dont les admirations étaient si sages, si curieusement “classiques” : Jules Verne, Pierre Loti ou François Coppée – il fut considéré comme une incarnation de l'esprit moderne, requis comme parrain ou précurseur général des avant-gardes. Le surréalisme, le nouveau roman, le structuralisme l'ont reconnu pour leur et ont cherché à le faire parler. À ces convocations répond sa réticence, exprimée “en riant” à Michel Leiris : “On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c'est que le dadaïsme.” Et nous qui le lisons ne savons “ même pas” ce qu 'est cette œuvre, son cœur, son secret.
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