3. Grand et petit
N'est-ce pas une des raisons qui rendent sa lecture difficile ? L'intrigue ne présente jamais de héros fédérateur qui donnerait une cohérence extérieure au poème, au roman, à la pièce, et le lien est souvent lâche : rien ne vient constituer l'unité supérieure du récit. C'est que Roussel hésite constamment entre le grand et le petit, entre l'immense et le minuscule : la tentation de la fresque ou de l'épopée alterne avec le goût de la miniature. Ainsi les dernières pages de La Poussière de soleils projettent-elles brutalement la pièce dans une dimension cosmique, introduisant l'image d'“un immense nuage de poussière, composé de millions de grains dont chacun serait un soleil servant de centre à un tourbillonnant système de mondes !...” La juxtaposition de l'infiniment grand et de l'infiniment petit entraîne une perte d'échelle, provoque une brutale torsion de l'espace. Roussel aime ainsi manier le détail, l'anecdote, une “poussière” d'éléments juxtaposés. Succédant au pointillisme de La Seine, les romans montent une mosaïque d'épisodes brefs – “numéros” du Gala des incomparables, curiosités du parc de Canterel.
Dans l'immensité de la foule, quelle place y a-t-il pour l'individu, infiniment petit ? Le carnaval de La Doublure ou La Seine montrent des héros broyés par la vie. Le monde est à la fois trop vaste et trop petit : Impressions d'Afrique ramène un continent aux dimensions d'une scène de music-hall, alors que le narrateur décrit le parc de Locus solus comme le ferait un explorateur : “Au terme du trajet, nous eûmes connaissance d'une grande esplanade...” Si l'Afrique est un terrain de jeu, le terrain de jeu peut, à son tour, figurer l'Afrique.
Du côté du petit se trouve également le monde des jouets, des “ fantoches”, des réductions, comme ces Gilles de Watteau en mie de pain que crée par dizaines un héros de Locus solus ; ou, dans le même livre, ces insectes glissés à l 'intérieur de lames de tarot qu'ils animent musicalement en jouant l'air des Campanules d'Écosse.
Les livres de Roussel relèvent donc d'un perpétuel jeu d'accommodation auquel est contraint son lecteur, pris entre le monde énorme et sa représentation miniaturisée, en un travail de déréalisation de toutes choses, mariant la danse des astres (Roussel se passionna pour les travaux et les écrits de Camille Flammarion) et la maison de poupée.
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