3. Plainte et célébration
L'achèvement des Cahiers ouvre dans la vie de Rilke une crise profonde : lui qui n'avait eu jusqu'alors qu'à se méfier de sa trop grande facilité traverse pour la première fois une longue période de sécheresse. Il voyage : en Espagne, en Égypte, à Venise. Il traduit : le Centaure de Maurice de Guérin, des sonnets de Louise Labé, un sermon sur l'amour de Madeleine, des textes de Michel-Ange, de Lermontov, de Verhaeren. Il songe un moment, tant est grand son désarroi, à se soumettre à une cure psychanalytique ; finalement, il y renonce. Les années de guerre, qu'il passe pour la plus grande part à Munich (quelques mois à Vienne), ajoutent encore à sa détresse.
Si l'on excepte quelques poèmes d'inspiration guerrière au début du conflit, quelques pièces inspirées de Hölderlin (qu'une grande édition venait de révéler) et quelques poèmes épars, l'aventure de ces années de sécheresse fut la rédaction des premières Élégies. C'est en 1912, tandis qu'il séjournait dans le château de la princesse de La Tour et Taxis à Duino sur l'Adriatique, qu'il composa les deux premiers de ces grands poèmes (et quelques bribes de deux autres). Les autres élégies ne devaient naître que dix ans plus tard et ailleurs, mais, pour rendre hommage à son hôtesse et pour célébrer cette pathétique rupture du silence, Rilke donna aux dix poèmes le titre d'Élégies de Duino. Il fallut attendre cependant la fin de sa vie errante, son installation en 1922 dans la tour solitaire de Muzot, dans le Valais, qu'un mécène suisse avait mise à sa disposition, pour que naquissent les dernières élégies et, simultanément, cinquante-cinq Sonnets à Orphée.
Les élégies sont des invocations aux Anges : non toutefois pour magnifier leur perfection, mais pour leur opposer, au contraire, la splendeur de l'ici-bas. La vie est faite de déchirements, le temps nous détruit. Mais, si cependant nous nous livrons tout entiers à ce temps qui nous menace, si nous « désirons la métamorphose », notre misère se mue […]
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