3. Un dénominateur commun
Le quotidien est donc un concept. Pour le dégager, il a fallu que domine la réalité qu'il désigne et que disparaissent les vieilles obsessions de la pénurie : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien... » Jusqu'à une époque récente, on produisait les choses, meubles et immeubles, une par une, en les rapportant à des références morales et sociales admises, à des symboles. Or, à partir du xxe siècle, les références s'effondrent. Toutes, y compris la plus grande et la plus antique des figures, celle du Père (éternel ou temporel, divin ou humain). Comment saisir cet ensemble extraordinaire, encore mal compris, de faits : la chute des référentiels (dans la morale, l'histoire, la nature, la religion, la ville, l'espace de la perspective classique, la tonalité en musique, etc.) ; l'abondance remplaçant la pénurie dans les grands pays industriels, abondance rationnelle, programmée ; la destruction de la nature environnante ; la prévalence des signes ; la guerre et la violence omniprésentes, les révolutions qui s'enchaînent et tournent court ou retournent en arrière... ?
Le quotidien, établi, consolidé, reste la seule référence pour le sens commun, les « intellectuels », par contre, cherchant ailleurs un référentiel : dans le langage et le discours, parfois dans un parti politique. La proposition, ici, c'est de déchiffrer le monde moderne, rébus sanglant, à partir du quotidien.
Le concept de « quotidienneté » ne désigne donc pas un système, mais le dénominateur commun aux systèmes existants (y compris les systèmes juridiques, contractuels, pédagogiques, fiscaux, policiers, etc.). Banalité ? Pourquoi la connaissance du banal serait-elle banale ? Le surréel, l'extraordinaire, le surprenant, voire le merveilleux, ne font-ils pas aussi partie du réel ? Pourquoi le concept de quotidienneté ne révélera-t-il pas l'extraordinaire de l'ordinaire ?
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