3. Les visions
Cette série de contes, satiriques et fantastiques, est sans doute la plus haute manifestation de l'esprit quevedesque. Le Songe du Jugement dernier (El Sueño del Juicio final), Le Songe de l'enfer (El Sueño del infierno), Les Dessous et les dehors du monde (El Mundo por de dentro), écrits dès 1610, créent un enfer imaginaire, peuplé de morts bien vivants, qui hantent de parodiques retables baroques. Avec eux se forme un genre littéraire nouveau, où l'auteur mêle le sacré au grotesque. Cela lui vaut d'ailleurs les foudres de la censure inquisitoriale, qui l'oblige à modifier les titres et les noms des personnages. La caricature n'attaque pourtant pas le dogme ; elle s'acharne seulement contre les faux-semblants, que symbolisent des types sociaux. En outre, l'enfer de Quevedo, à la différence de celui de Dante, est comique ; les cochers y sont en procès avec les démons : ils prétendent faire mieux claquer leurs fouets ! Le visiteur entre dans une caverne où il ne voit que stalactites et sent le froid l'envahir : c'est le domaine des mauvais bouffons, dont les plaisanteries insipides laissent de glace !
Les mots suscitent un monde étrange, peuplé de monstres qui ressemblent aux humains. Les femmes sont traitées avec une férocité particulière : quand elles ne sont pas de féministes viragos, elles cachent leur perfidie sous le masque de la douceur et, si elles semblent charmantes, c'est qu'un amas d'artifices leur tient lieu de beauté. Le Discours de tous les diables (Discurso de todos los diablos, 1627-1628), L'Heure de tous ou la Fortune raisonnable (La Hora de todos o la Fortuna con seso, 1635-1636) prolongent ces thèmes et dressent des images que ne désavouerait pas le Goya des Caprices.
L'imagination utilise toutes les ressources du vocabulaire, sans que jamais pourtant l'impression de vérité ne disparaisse : de discrètes allusions, des portraits à clé laissent entrevoir les grands du monde de l'argent, et même le comte-duc d'Olivares, tout-puissant ministre de Philippe IV, dont l'inimitié vaudra à Quevedo ses années de prison.
Cette cruelle représentation n'offre pas d'issue, mais elle enrichit la littérature espagnole d'un de ses plus beaux fleurons.
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