2. Politique des hommes, politique de Dieu
Sous ce jeu se vit un drame, celui de la ruine de tout un pays, et Quevedo, patriote, ose être aussi témoin à charge. Transposant dans le burlesque la réalité qui l'entoure, il la traduit aussi dans ses œuvres en vers, de façon à la fois littéraire et significative. Il ridiculise les défauts, moraux et physiques, et présente à chacun un miroir déformant : les personnages les plus graves deviennent des pantins gesticulants. Autant que les individus, les fléaux sociaux sont touchés par la satire ; le relâchement des mœurs, le souci des apparences, qui exclut la franchise, la soif insatiable de l'or qui, depuis les envois massifs des Indes, est devenu l'étalon de toute valeur, sont dénoncés en des strophes légères, où l'ironie dissimule un constat amer.
Un roman picaresque, La Vie de l'aventurier Don Pablo de Ségovie, vagabond exemplaire et miroir des filous (El Buscón, 1626), dresse un tableau de cette société malade, en une suite d'épisodes où le héros subit toutes les épreuves du monde, se heurte à la méchanceté et au vice et, sans jamais parvenir à sortir de sa condition, se trouve réduit à vivre d'expédients. Des fantoches s'agitent, caricatures pleines de vérité : le logeur d'étudiants qui, à Alcalá de Henares, contraint ses pensionnaires à la faim et au froid, l'ermite joueur et tricheur, les courtisans, les poètes et les gueux font du roman une eau-forte, pleine de verve narquoise, cynique, impitoyable.
La doctrine politique de Quevedo semble rester du domaine de l'idéal : La Política de Dios (1635) propose une ligne de conduite catholique, qui se situe dans la tradition nationale et s'oppose aux conceptions « impies » de Machiavel ; le modèle des rois et des gouvernants, ce doit être le Christ. Dédié à Philippe IV, le traité prévient contre les fausses grandeurs d'une politique impériale et engage à ne pas perdre de vue l'au-delà.
L'écrivain lui-même, surtout vers la fin de sa vie, délaisse, pour la méditation solitaire, un monde perverti. Il revient aux anciens, compose une apologie du stoïcisme, lit et traduit Épictète et Sénèque. Pour ce dernier, il ressent une affection particulière. Sénèque n'était-il pas lui aussi espagnol, n'a-t-il pas lui aussi vécu avec les princes et vu Rome oublier sa grandeur passée ? Dans les derniers écrits, ascétiques, de Quevedo prédomine un pessimisme chrétien, fruit des désillusions personnelles et de cette conception négative de la vie que résume le titre d'un ouvrage austère : Le Berceau et le Tombeau (La Cuna y la Sepultura, 1634).
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