2. « Tiraillés entre une classe et l'autre »
On sait que Sartre a décliné sur des modes différents – essai, roman, théâtre, autobiographie – une philosophie qui s'articule autour de trois concepts clés : liberté, situation, autrui. Rappelons-en les grandes lignes : l'homme est condamné à la liberté, constat aussi angoissant qu'exaltant, d'où ses efforts pour y échapper, notamment par la mauvaise foi. Mais cette liberté n'est pas une abstraction. Elle a à s'exercer concrètement, pratiquement, dans le monde. Là, l'homme est « en situation », pris dans un réseau de contingences – corps, histoire, classe, famille, etc. –, autant de déterminismes dont il s'agit, précisément, de s'arracher par des choix. Or un nouveau problème surgit : l'exercice de ma liberté n'est pas seulement rendu difficile par l'effroi qu'elle suscite en moi, ou par les résistances extérieures et surtout intérieures qu'il me faut combattre. Il se heurte également à l'exercice de la liberté d'autrui. Car, comme le démontre la relation amoureuse, il semble que deux libertés ne puissent jamais vraiment coïncider.
La réflexion de Sartre sur la littérature reprend d'autant plus fidèlement ce cheminement qu'à ses yeux c'est précisément dans le fait littéraire que la liberté, ses exigences et ses échappatoires se laissent observer de manière privilégiée. La « responsabilité de l'écrivain » (titre d'une conférence prononcée à la Sorbonne en 1946) consiste, d'abord, à prendre conscience de sa liberté, ensuite à s'interdire la facilité de la mauvaise foi (par exemple dans la fuite vers la « littérature pure »), et, enfin, à exercer cette liberté par des choix clairs, d'autant plus difficiles à faire qu'il est lui-même englué dans une réalité historique et sociale – la sienne, celle de son époque. Longtemps, cette détermination a été consciente et assumée : l'écrivain bourgeois écrivait pour un public de bourgeois. Depuis 1848 et sa rupture avec son public « naturel », travaillé par la mauvaise conscience, le voilà […]
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