2. Une fresque pimentée
Il ne faut en aucun cas limiter le Jin Ping Mei à un exposé de la vie de débauchés et de courtisanes sous les Song. Certes, l'auteur stigmatise les vices de la classe aisée et se livre à une radicale critique sociale. Mais la satire demeure au service d'une analyse très subtile des caractères psychologiques. L'histoire de la chute d'une maison provoquée par des revers de fortune, ou l'inconduite de son principal responsable – ici Ximen Qing – est un motif traditionnel. Or le propos est moral, et les « jolies petites garces qui n'hésitèrent pas à se vendre et à s'entre-déchirer pour gagner les faveurs des messieurs » ne peuvent que connaître une fin tragique et dégradante : « Elles ne purent éviter qu'on retrouvât leur corps sous la faible clarté d'une lampe, dans une pièce nue, éclaboussée de sang. » La fin du roman en appelle à la doctrine bouddhique pour briser le karma néfaste que le père a transmis à l'enfant : le moine Pujing fait disparaître les chaînes dont l'image de Ximen Qing est chargée, afin qu'apparaisse à sa place son fils Xaoge, dormant paisiblement. De même, le principe bouddhique de rétribution marque le destin des personnages. La transmigration des âmes éclairant d'un prolongement religieux et éthique les actes de chacun. Cela explique peut-être en partie que le Jin Ping Mei ait été regroupé avec deux autres œuvres majeures de la littérature chinoise, Au bord de l'eau et Le Voyage en Occident, sous le vocable des « Trois Grands Livres remarquables ».
Son propos souvent licencieux, ses nombreuses descriptions obscènes, son vocabulaire ordurier valurent longtemps au Jin Ping Mei d'être considéré comme un livre pornographique et de connaître les enfers littéraires. En fait, la force du vocabulaire éclate dans la vivacité des dialogues, où le recours à la vulgarité est fréquent, éclairant d'une stupéfiante modernité ce texte classique de la littérature de l'ancienne Chine : « Va me chercher un couteau ! Je vais découper la savate de […]
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