1. La formation de l'idée de progrès
• La nature et le temps
Sans doute fallait-il qu'un sens positif soit donné au temps pour que s'affirme la croyance au progrès, véritable eschatologie graduelle, comme l'écrit Louis Dumont. Ce dernier a fortement marqué combien l'Inde est demeurée étrangère à l'idée d'un âge d'or situé dans l'avenir et peu à peu réalisé par l'effort de l'homme, conjugué aux effets du temps valorisé comme complice de sa volonté. Il a également souligné que, dans le système de références propre à la civilisation occidentale qui légitime le temps comme dimension de l'humanité, l'idée de changement est chargée de significations tandis que celle de permanence en est totalement dépouillée. Dans ces conditions, l'histoire n'est pas seulement une chronologie, absolue ou relative, elle est aussi une chaîne causale, un ensemble de changements significatifs, un développement dont l'origine se situe dans la Grèce classique où s'est effectuée une réforme de la conscience.
On sait, en effet, que le progrès ne pouvait qu'occuper une place très secondaire dans les premières spéculations cosmogoniques : les mythes ont d'abord rendu compte de la régularité des phénomènes naturels et sociaux, non de leurs transformations, qui ont très tôt inspiré un sentiment de désenchantement, comme en témoigne la socio-génie régressive d'Hésiode. S'il est vrai que la pensée mythique, pensée synthétique, assimile la durée à une dégradation ontologique, échoue à restreindre les qualités perceptives dans les limites de leur domaine propre et condamne la nature, immense sémiologie, à vivre éternellement le drame humain, le « miracle grec » ne peut être qu'issu d'un mouvement d'extraversion qui a délivré l'homme de la transcendance illusoire de la pensée magique, étendu l'ordre de la conscience à l'espace de la cité et abouti à la déshumanisation de la nature. Il résulte donc d'une rupture avec l'anthropocentrisme spontané, le surdéterminisme, la pensée introvertie.
Cependant, l'homme grec n'a pas osé revendiquer de […]
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