3. Le monde souterrain
Peintre de la subjectivité, de la mauvaise foi, des contradictions du cœur, Prévost parcourt comme un « monde souterrain » (Le Monde moral) le domaine de l'irrationnel. Son œuvre donne place au rêve, à l'angoisse, aux vertiges de la sensibilité, à la cruauté de l'amour ; elle se développe en symboles, en fabuleuses architectures d'intrigues, en mythes, en visions : il lui faut, et il le sait, « des termes et des figures aussi extraordinaires que ses découvertes » (Pour et Contre). Mais rien n'est plus concerté et plus méthodique que cette descente au royaume des ombres : cet écrivain des Lumières s'est placé lui-même sous le signe d'Orphée. S'il a exalté l'aventure, la chasse au bonheur, s'il a magnifié la mélancolie, la folie amoureuse ou les abîmes du deuil, c'est moins en précurseur du roman noir ou de la confession préromantique qu'en métaphysicien du sentiment. Lecteur de Pascal, de Nicole et de Malebranche, il est obsédé par la fatalité de l'erreur passionnelle, par les puissances de l'imagination trompeuse, par l'impossibilité du bonheur ; et c'est le malheur de vivre qu'il exprime sur la lyre d'Orphée : écrivain des Lumières sans doute, mais écrivain religieux pour qui les lumières ne seraient rien si elles n'éclairaient pas le Mal.
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