2. La bouffonnerie et la grâce
Pour réaliser ses propres films, Sturges a dû bousculer la hiérarchie hollywoodienne à une époque où l'on ne « passait » pas du scénario à la réalisation. Scénariste le mieux payé de Hollywood, il propose donc aux responsables de la Paramount de réaliser son premier film pour dix dollars symboliques. The Great McGinty (Gouverneur malgré lui, 1940) est un succès et Sturges obtient l'oscar du meilleur scénario, ouvrant une brèche dans laquelle John Huston, Delmer Daves, Elia Kazan, Jules Dassin ou Billy Wilder ne tarderont pas à s'engouffrer. Après ce coup de maître commence pour Sturges sa grande période créative. En cinq ans et neuf films, le scénariste-cinéaste va installer la frénésie au cœur de Hollywood. Gouverneur malgré lui est une satire politique volontiers grinçante narrant la carrière édifiante d'un sans-abri (Brian Donlevy) qui, après avoir scrupuleusement voté trente-sept fois lors d'une élection, comprend le mécanisme de la démocratie américaine, et poursuit une brillante carrière d'homme politique jusqu'au jour où il accomplit une bonne action... qui précipite sa chute. Christmas in July (Le Gros Lot, 1940) stigmatise à la fois la publicité et les espoirs de richesse à travers l'histoire d'un jeune employé (Dick Powell) à qui ses camarades font croire qu'il a gagné un concours de slogans.
Mais ces deux premiers films n'apparaissent que comme d'aimables coups d'essai en regard des films suivants. Avec The Lady Eve (Un cœur pris au piège, 1941), le cinéaste dirige les stars Barbara Stanwyck et Henry Fonda dans une des plus brillantes comédies américaines qui fait se marier deux tonalités auparavant opposées par le genre : la sophistication et le burlesque. Sturges trouve son style, celui de la madcap comedy, la comédie échevelée, que sa structure empêche de verser dans le décousu. À travers une invraisemblable histoire de doubles aux évidentes connotations bibliques, Sturges renouvelle profondément le thème du milliardaire amoureux de l'aventuriè […]
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