Les sciences sociales sont fréquemment aujourd'hui l'objet d'un double discours. Tantôt, devant le relatif échec de la croissance quantitative, on se préoccupe de revenir de la Lune pour enfin mieux aménager la Terre, et on se tourne avec un espoir naïf et excessif vers cet ensemble des sciences sociales jugées insuffisamment développées. Tantôt, dans ce même effort de reprise par l'homme de sa destinée contre ce qui est vu comme une aliénation techniciste et scientiste, les sciences sociales représentent le nouveau Léviathan : on y voit des savoirs entièrement asservis aux différents pouvoirs et recelant des potentialités machiavéliques d'asservissement et de manipulations. Cet autre discours, composé pour part à peu près égale d'exactitudes, d'exagérations, de contrevérités et de banalités, fait florès dans les pays occidentaux depuis les années 1965 ; il est, en revanche, remarquablement absent dans la plupart des pays communistes. Or ce second discours se nourrit lui-même d'une singulière contradiction : curieusement, la menace représentée par les sciences sociales est jugée d'autant plus dangereuse qu'on les classe plus bas, jusqu'à les exclure sur l'échelle épistémologique implicite de la scientificité. Ce qui équivaudrait à dire que plus un instrument de destruction est rudimentaire, fruste et de faible portée, plus il est dévastateur.
L'actuel discours manichéen sur les sciences sociales repose, en fait, sur deux postulats rarement explicités qui se caractérisent par une négation absolue de l'historicité. Il suppose d'abord (pure vue de l'esprit) un développement en quelque sorte « frontal » des sciences sociales, susceptible d'être légitimement et globalement opposé à celui d'un autre ensemble fictif, et supposé quant à lui cohérent, qui comprendrait dans leur totalité les sciences de la matière, de la Terre et du monde vivant. Les premières seraient au mieux descriptives et classificatoires, toutes les autres étant nomothétiques. Or on sait que bien des sciences dites exactes – la minéra […]
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