3. Le démenti des faits
Cependant, les documents livrés par Boas lui-même dès 1921, de même que les recherches de E. S. Curtis (1915) entreprises parmi les mêmes populations, ne permettaient déjà pas d'accepter la thèse de Benedict, ni la totalité de celles de Mauss. Le potlatch de type agonistique n'est en effet qu'une variété de potlatch et non la plus générale. Comme Barnett (1938, 1964), P. Drucker et R. F. Heizer (1967) l'ont fait remarquer, le potlatch n'est pas le moyen d'acquérir ni de créer un statut, mais de le sanctionner. Tout au plus affecte-t-il le rang à travers le prestige. Le potlatch agonistique a lieu surtout lorsqu'il y a contestation entre héritiers présomptifs de statuts transmis à l'intérieur de leurs lignages patrilinéaires et matrilinéaires. Le comportement des Kwakiutl ne révèle pas ici de tendance pathologique. Par ailleurs, les documents rapportés par Hunt, l'informateur de Boas, ne confirment pas l'existence du prêt à intérêt ni l'obligation de rendre les biens reçus par le chef de la part de ses inférieurs (Boas et Hunt, 1921), ni celle, pour les donataires, de rendre les dons au double. Dans aucune autre population pratiquant le potlatch le prêt à intérêt n'a été observé. Drucker (1965), après d'autres ethnologues, a montré l'impossible progression que suppose le doublement des dons au cours de potlatch successifs, comme l'impliquent les taux d'intérêt avancés par Boas. Les potlatch n'ont d'ailleurs jamais montré, tout le temps qu'ils ont été observés, de tendance à croître en volume. Curtis (1915) constatait, pour sa part, que « les biens distribués lors d'un potlatch sont librement donnés, ne produisent pas d'intérêt, ne peuvent être récupérés à la demande et ne sont pas nécessairement rendus si celui qui les reçoit ne désire pas, pour une raison quelconque, retourner le cadeau ». Il notait aussi qu'il était incompatible avec la dignité d'un chef de réclamer des intérêts pour ses cadeaux ou même leur simple restitution. Quant aux destructions de biens, elles semblent avoir été limitées traditionnellement à l'offrande d'aliments, d'ustensiles, d'outils, de canots brûlés, ou de captifs sacrifiés lors de funérailles. « Les fêtes les plus coûteuses, écrit Boas (1897), sont celles où d'énormes quantités d'huile de poisson sont consommées et brûlées. » On ne trouve nulle part mention explicite de maisons incendiées volontairement ou de couvertures brûlées par milliers comme le rapporte Mauss.
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