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POÉSIES, livre de John Donne

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2.  Une révolution poétique

Sérieux sans être jamais solennel, Donne chante la lucidité envers soi-même ; au lieu de railler l'aimée, il se moque du sentiment qu'elle inspire, au lieu de s'épancher longuement, il légitime l'instinct sexuel et la puissance du désir. Chevelure et embryon humain, réseaux nerveux, squelette... la conscience du corps est chez lui partout présente, notamment dans les Épîtres : « Vous dont Dieu fit le corps d'une plus fine argile/ Ou d'une matière d'âme, plus lente à se corrompre/ Ou qui ne doit que peu changer au Dernier Jour » (À la comtesse de Bedford). Hanté par une inquiétude existentielle, rien n'est jamais simple pour le poète : l'amour peut ainsi être négatif, puisqu'il aspire sans fin à une jouissance qu'il n'atteindra jamais : « Je veux bien échouer à chaque fois que j'aime/ Si j'arrive à savoir ce que je veux avoir. » L'itinéraire amoureux étant abrupt, seule la célébration du corps permet de ne pas tomber dans l'abîme, que ce soit le corps de la femme ou celui, irradiant, du Christ crucifié. Sans cesse ballotté entre incertitude et connaissance, Donne possède une telle conscience de soi et de la vanité que ses vers célèbrent naturellement la mort qui seule apporte la plénitude par la révélation de son identité. Cette exigence de l'être et l'intuition « d'être jeté dans le monde » conditionnent une poétique comprise comme le permanent dépassement du sensible et de l'expérience : l'approche du soir devient conscience de mortalité, la désagrégation de l'univers, dissolution de l'Église universelle... L'univers contemplé n'est jamais loin, il sert de levier pour s'élever. Ainsi, dans les Anniversaires, le progrès de l'âme est d'abord dépassement de soi pour atteindre une « joie essentielle » ; dans cette pensée en mouvement, le monde est une masse obscure traversé de fulgurants éclairs : « La lumière d'amour croît ou, constante, luit :/ Qu'il passe son zénith, et déjà c'est la nuit » (Chansons et sonnets). À partir de son entrée dans les ordres, le style de Donne devient de plus en plus baroque, surtout dans les Sermons et les Hymnes.

La singularité de ces poèmes et leur extrême diversité inspireront les successeurs immédiats de Donne, George Herbert (1593-1633), Andrew Marwell (1621-1678) – puis au xxe siècle T. S. Eliot, W. B. Yeats... – certainement parce que cette œuvre est assez profuse, assez complexe pour que son réservoir d'images et son ton aussi familier que méditatif donnent aux autres créateurs le désir d'en poursuivre les métamorphoses.

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