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POÈMES SATURNIENS, livre de Paul Verlaine

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2.  Un art de la contradiction

Deux couples sont omniprésents dans les Poèmes saturniens : celui de l'angoisse et du comique, et celui de la froideur et de l'émotion. « Mon âme pour d'affreux naufrages appareille », écrit Verlaine dans « L'Angoisse » (Melancholia, VII). Cette angoisse est comme le filigrane de chaque poème, son arrière-plan ou son repoussoir. Elle peut atténuer en mélancolie, ou s'intensifier en horreur : « ... tout ce morne et sinistre décor/ Me remplit d'une horreur triviale et profonde » (« Dans les bois »). Elle peut s'avouer, ou s'exprimer plus indirectement, à travers un tableau de cauchemar : « Comme l'aile d'une orfraie/ Qu'un subit orage effraie,/ Par l'air que la neige raie,/ Son manteau se soulevant/ Claquait au vent. » Elle n'occupe jamais longtemps le devant de la scène, alternant avec un comique aux multiples facettes : comique grinçant du sarcasme, compagnon un peu attendu du chagrin (« Jésuitisme »), mais également comique de dérision, qui s'attaque aux grands sentiments, sans porter atteinte pour autant aux vivacités de l'érotisme : « Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse » (« Lassitude »). Il peut y avoir aussi un comique plus politique, plus vif dans ses attaques contre la bourgeoisie, comme dans « Monsieur Prudhomme », quand « ... le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles ». Ce qui n'exclut jamais un nouveau retour à la tristesse. D'une façon plus générale, ce sont toutes les émotions qui passent au crible d'une distanciation par l'ironie, à tel point que l'art poétique des Poèmes saturniens semble tout entier tenir dans ce vers du troisième poème de Caprices : « Nous qui faisons des vers émus très froidement ». À ceci près que le régime de l'ironie verlainienne est tel qu'il n'est pas non plus possible de tenir ces propos pour un véritable credo. 

À la contradiction qu'ils mettent en œuvre, ces poèmes n'entendent donc apporter ni dépassement ni synthèse. Le vers du poète ne dit ni ne cache : il donne des signes, que le destinataire doit toujours réactualiser. « Pensons » dit Verlaine (Épilogue, II). Pensée de poète, jamais discursive, tout entière dans ses rejets, ses césures et ses échos : comme dans les deux premiers quatrains de « Nevermore », où l'anxiété du souvenir s'incarne en forme-sens dans une série de rimes attristées (automne/ atone/ monotone et détone) auxquelles répond –  symétriquement – la série d'un plaisir du temps passé, organisée autour de la sonorité « ant » (rêvant/ vent/ émouvant et vivant). Évanescence de ces moments : elle aura rarement été mise en scène dans une telle intégration de la forme.

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Paul Verlaine, E. Carrière

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