4. Un étrange théoricien
L'imagination de scénographe de Piranèse combinait en des décors bizarres toutes sortes de formes antiques, mais en les affranchissant des règles et des proportions classiques. Cette méthode lui paraissait devoir offrir des possibilités nouvelles à l'architecture. Il a exposé ses opinions dans divers ouvrages théoriques, s'entourant sans doute des conseils des « antiquaires » romains : Bottari, Gori, Guarnacci. Della magnificenza ed architettura de' Romani parut en 1761. C'est une réponse à l'ouvrage de Le Roy, Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce (1758), où était affirmée la théorie de la primauté artistique des Grecs, véritables inventeurs de la « bonne architecture » et dont les Romains n'auraient été que les vils plagiaires. Piranèse objecte que l'art grec est séduisant, mais capricieux et surtout dépourvu de grandeur, et que, si les ordres venaient de Grèce, l'architecture utilitaire et fonctionnelle avait ses racines dans le sol de l'Italie : égouts, aqueducs, cirques, routes prouvaient amplement la supériorité des architectes et ingénieurs romains et même étrusques. Pierre Jean Mariette releva le défi en 1764 dans la Gazette littéraire de l'Europe : les Étrusques étaient des colons grecs et, à Rome, nombre d'artistes étaient des esclaves ou des affranchis grecs. On s'attendrait à voir rebondir le débat dans le Parere sull'architettura de Piranèse, suivi des Osservazioni sopra la « lettre de M. Mariette » (1765). Mais l'artiste a déplacé la discussion : Protopiro, l'élève, et Didascalo, le maître, s'opposent dans un dialogue. La perfection de l'architecture grecque n'est pas mise en question, mais, tandis que l'élève, rigoriste, reprend les théories de Lodoli en faveur d'une architecture sobre et dépouillée où les ornements ne sont employés que pour souligner les membres essentiels, Didascalo raille la simplicité qui conduit à la copie servile et à l'indigence. Les Romains ont donné libre cours à l'invention décorative et il faut les suivre dans cette voie. Les arts antiques – égyptien, grec, étrusque, romain – offrent d'immenses répertoires de formes propres à stimuler le génie créateur des artistes. Les extraordinaires décorations gravées pour les Diverse Maniere d'adornare i cammini (1769) sont des exemples de l'éclectisme préconisé par Piranèse. À Paestum, cependant, il fut impressionné par le style dorique de Grande-Grèce ; les dessins directs et dépouillés qu'il exécuta lors de cet ultime voyage paraissent trahir un revirement dans ses préférences, mais il mourut prématurément à Rome, âgé de cinquante-huit ans.
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