2. Le musicien
Est-il possible de parler d'une « modernité » de Tchaïkovski sans risquer de faire sourire ? On peut aujourd'hui, avec Stravinski, dire que des deux voies de développement de la musique russe, depuis Glinka et Dargomijski, l'une passant par les « Cinq », l'autre par Tchaïkovski, cette dernière est la plus rigoureuse, la plus profitable, la plus riche d'enseignements. Par goût, on peut plus ou moins apprécier le langage du compositeur mais on aurait tort, semble-t-il, de confondre certains excès naturels avec la superficialité ou ce qu'on pourrait appeler le conformisme romantique. Ce qu'il a appelé « Ouvertures-Fantaisies » (Roméo et Juliette, 1869-1870 ; Francesca da Rimini, 1876) se démarquent des Poèmes symphoniques de Liszt. Elles ne sont pas descriptives mais elles sont l'expression de sentiments profondément vécus. Il en est de même des trois dernières symphonies et de la Symphonie en quatre tableaux, Manfred, que l'on baptise trop souvent « à programme ». Si programme il y a, il est psychologique et, dans le cas de Tchaïkovski, on pourrait dire psychanalytique ou freudien. À ce sujet, il n'est pas inutile de souligner la liberté et l'originalité avec lesquelles il assimila les enseignements occidentaux postmendelssohniens afin de les mettre au service d'une musique nationale qui ne s'embarrasserait pas de formes « octroyées ». Il est le premier à reconnaître qu'il lui était impossible de se plier à la « forme » bien qu'il fît ses classes au conservatoire de Saint-Pétersbourg (avec Anton Rubinstein, 1829-1894), puis de Moscou (avec Nicolaï Rubinstein, 1835-1881) avant d'y enseigner lui-même. Sans doute ces formes étaient-elles incompatibles avec sa nature slave et c'est à tort qu'on pensa longtemps voir en Tchaïkovski un otage de la musique occidentale. On aurait tort aussi de voir là une révolte de l'instinct alors que l'attitude du musicien fut fortement délibérée et nationaliste sur le terrain de l'opéra et du ballet.
Dans ces deux domaines, il prit des po […]
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