2. L'un et le multiple
Proverbes, jeux d'enfants, travaux de Babel, Bruegel aime en un seul tableau embrasser l'inépuisable. Il aime les séries, Vices ou Vertus, succession des « mois » : Les Chasseurs dans la neige, La Journée sombre, La Fenaison, La Moisson, La Rentrée des troupeaux. Il est, avec le même bonheur, le peintre des hivers et celui des moissons, celui du Triomphe de la Mort et des plaisirs d'enfance, des plaines et de la mer, des montagnes, des siestes et des naufrages. Et pareillement : le peintre du colossal et de l'infime, montrant en même temps l'énormité de La Tour de Babel et la miniature de ses mille et une besognes. Son art est populaire, franc, évident ; mais non moins savant, allusif, secret : s'il se plaît à déployer, aux yeux de tous, le plus vaste paysage, parfois, presque imperceptible, c'est un détail qui donne, à qui sait lire, la clef de toute la composition.
Ce n'est pas simple goût du multiple et du divers, et désir de la totalité du monde. Cette universalité a pour principe une pure méditation de la vie et de la mort.
D'une part, le cortège de la misère humaine : ce sont les fous des Proverbes, les Mendiants estropiés, les Aveugles de la chair et de l'esprit. Universelle infirmité qui culmine dans le Triomphe de la Mort : l'immense armée macabre peuple toute la terre et s'empare des vifs ; et chacun porte la mort en soi.
Triomphe de la mort à quoi s'oppose le triomphe de la vie, qui est alliance de l'homme et de la terre. Cette alliance se scelle par le Travail, le Repos, la Fête. Le travail essentiel est celui de la terre. La peine qu'il donne, le repos la récompense : repos des terres sous la neige, sommeil heureux et repas des moissonneurs. La fête majeure, et toute contraire à la mort, c'est la Noce, clef de toutes les alliances humaines (Le Repas de noces, La D […]
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