3. Un historien dans la cité
De la cité des crises aux crises de la République il n'y avait qu'un pas. Les premiers livres où Vidal-Naquet affirme son statut d'historien sont des œuvres politiques liées à son engagement sans faille contre la guerre d'Algérie : L'Affaire Audin (1958) reconstitue l'enlèvement et l'assassinat par les parachutistes français d'un jeune mathématicien communiste engagé contre la guerre d'Algérie ; La Raison d'État (1962) est une critique acerbe de la torture et de la conduite de la guerre. Clisthène, premier livre d'histoire ancienne de Vidal-Naquet, écrit avec Pierre Lévêque, helléniste non conformiste, ne paraît que deux ans plus tard. Pierre Vidal-Naquet trace ainsi son chemin de l'histoire de la Grèce à celle des Juifs, de l'histoire de la guerre d'Algérie à la démolition rationnelle du révisionnisme et de la négation des chambres à gaz, en passant par un soutien critique à Mai-68, objet d'une analyse historique « à chaud ». L'historien de la cité est un historien dans la cité, un militant sans parti, un défenseur des opprimés et des oubliés. Cet homme singulier qui se distingue par chaque phrase écrite et par chaque mot prononcé est en même temps celui qui rejoint les combats collectifs, tissant avec des hommes et des femmes aussi divers que Madeleine Rebérioux, Laurent Schwartz, Maxime Rodinson ou Cornelius Castoriadis des liens étroits d'affection et d'engagement commun.
Pierre Vidal-Naquet a enseigné l'histoire à des centaines d'étudiants de Caen à Lille, de Lyon à Paris, il a dirigé plusieurs dizaines de thèses, fondé en 1964 avec Vernant au sein de l'E.H.E.S.S. le Centre Louis-Gernet de recherches comparées sur les sociétés anciennes, engagé d'homériques combats pour que ceux qui ne sont pas dans la ligne trouvent leur place dans les universités et les centres de recherche. Il a invité en France les chercheurs les plus éminents comme Moses Finley, Léo Oppenheim, Arnaldo Momigliano ou Charles Segal. Le professeur enjoué et exigeant, capable de donner par cœur les bibliographies et de citer les Tragiques de mémoire, s'en est allé. Existe-t-il encore en France un professeur qui, au retour d'un séminaire, s'arrête devant un kiosque à journaux pour offrir Le Monde à ses étudiants ?
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