2. Jeu de matière et de surface
« J'aime l'autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité », écrit Soulages. Les grands peintres ont toujours connu la qualité singulière du noir. Pissarro estimait que Manet était « le plus fort » parce qu'il « faisait de la lumière avec du noir » et chacun sait que Matisse utilisait le noir « comme une couleur de lumière et non comme une couleur d'obscurité ». Mais toujours, et par excellence chez Soulages jusqu'en 1979, le rapport noir-lumière s'établissait par contraste des couleurs ou des valeurs posées sur la toile. Avec l'outrenoir, le peintre déplace ce rapport de l'ordre de la contiguïté à celui de la simultanéité : sur la toile vers laquelle le regardeur avance, le même point donne à voir successivement le noir et le blanc et tout l'espace coloré qui va de l'un à l'autre. La lumière, qui semble jaillir de la peinture, joue comme une troisième dimension.
Jusqu'alors, dans les peintures de Soulages, le contraste se liait le plus souvent à l'opposition entre forme et fond, faisant naître des sortes de figures abstraites, tantôt statiques, tantôt dynamiques, toujours marquées par une grandeur interne, une tension, une intensité leur conférant une présence singulière. Dans la peinture déployée depuis 1979, avec une grande diversité, un renouvellement incessant au long de trois décennies, tout signe, forme ou figure disparaît au profit d'un travail de la surface tout entière, où l'organisation en polyptyques de très grande taille contribue fortement à rythmer le rapport du noir à la lumière. Les oppositions lisse-strié cèdent souvent la place à des surfaces entièrement couvertes de stries parallèles d'épaisseur variable produisant une vibration lumineuse illimitée. Ou bien, dans les années récentes, Soulages travaille toute la toile en aplat épais et y creuse de profondes « scarifications » où vient s'inscrire la lumière.
Régulièrement, à Houston d'abord, dès 1966, puis à Madrid (1975), au Centre Georges-Pompidou à Paris (197 […]
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