2. Fiction, réel et personnages
Pour L'Ellipse (1998), Pierre Huyghe demande ainsi à l'acteur Bruno Ganz de reprendre, vingt ans après, son rôle dans L'Ami américain (1976-1977) de Wim Wenders, afin de réaliser ce qui avait été éludé par le réalisateur sous la forme d'un faux raccord : un moment d'errance et d'introspection à travers Paris. Mais dans ce nouveau film, Bruno Ganz ne joue pas, il est ce qu'il est devenu, en tant qu'acteur principal du cinéma allemand des années 1980-1990 comme en tant qu'être humain – à la fois une présence, une figure et une destinée. Il est ce revenant qui vient hanter dans le réel un trou qui existait dans le récit. Que manquait-il au film initial ? Peut-être le point d'ancrage de la vie même. Peut-on en restituer la matière, l'épaisseur, le tissu ? Revenir sur ses propres traces, sans en effacer le sens profond ?
Dans The Third Memory (2000), Pierre Huyghe part du film de Sydney Lumet Un après-midi de chien (1975), qui trouvait lui-même son origine dans un hold-up ayant défrayé la chronique en 1972. L'artiste fait rejouer le braquage de la banque non par l'acteur Al Pacino, mais par le protagoniste même du fait divers, John Wojtowicz, libéré de prison. Le « personnage » réel retrouve ainsi son histoire, près de trente ans plus tard, par l'intermédiaire de la fiction qu'il a générée, et il s'y réinscrit en tant qu'acteur de sa propre existence. Mais s'il est admis que la fiction ne se superpose pas à la réalité dont elle s'inspire, peut-on repasser sur sa propre vie pour en rejouer l'histoire, et endosser son propre rôle alors même qu'on en a été dépossédé par les médias autant que par la fiction ?
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