2. Drieu et les femmes
Outre la littérature, Drieu s'est donné à deux passions : les femmes, la politique. Marié deux fois, deux fois démarié, nouant et dénouant d'incessantes liaisons, « homme couvert de femmes » selon un de ses titres, il savait à quoi s'en tenir sur sa réputation de don Juan, et il est probable qu'elle ne lui a servi qu'à se désoler davantage sur sa fondamentale impuissance à s'attacher un être, quel qu'il soit. « Pas d'argent, pas d'amis, pas de femme, pas d'enfants, pas de dieu, pas de métier », notait-il dans Le Jeune Européen (1927), un de ses textes où il est le plus difficile de faire la part de l'autobiographie et de l'invention. Peu de livres comme ceux de Drieu reflètent aussi étroitement la destinée de leur auteur : encore doit-on se souvenir que, suivant la pente où l'entraînait son masochisme, il ne prêtait à ses héros que les traits les moins fameux, les plus déplaisants de lui-même.
Cette remarque vaut particulièrement pour Gilles (1939), le grand roman autobiographique où Drieu a raconté, avec le minimum de transposition, plusieurs de ses aventures féminines. Gilles, amateur de prostituées comme tous les hommes marqués précocement par une dissociation entre l'amour et la sexualité, fuit les femmes de son milieu, à moins qu'elles ne satisfassent aux deux conditions suivantes : qu'elles aient de l'argent, beaucoup d'argent, et qu'elles appartiennent à un autre homme. Tant il est vrai que la femme riche mariée est la maîtresse idéale pour un amant faible, doutant de soi et ennemi secret du sexe antagoniste. Certes, il faut faire la part, dans le programme de Gilles, de la provocation cynique. Mais il ne s'agit pas seulement d'un programme : Gilles revendique comme un choix le destin que sa nature lui impose. Hochet aux mains des femmes de luxe, il ne se délecte que plus amèrement de sa radicale insuffisance.
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